Le caractère espagnol, d'une ardente générosité, se révéla mieux encore quand la princesse suppliante fut si durement traitée. Ce fut comme si la France était venue en confiance s'asseoir au foyer de l'Espagne et qu'on l'en eût repoussée. Tout le monde s'efforça d'expier près de Marguerite la froide et brutale politique du gouvernement flamand. Elle fut tendrement reçue de la sœur de Charles-Quint, enveloppée, adoptée, honorée de toutes manières dans l'aimable et noble famille du vieux duc de l'Infantado. Qu'on eût pu pour un intérêt, je ne sais quelle pauvreté de province ou de royaume, refuser la main de ce roi, miroir de toute chevalerie, refuser l'adorable sœur dont un regard valait un monde, c'était pour ces vrais Espagnols un sujet d'étonnement. Un grand d'Espagne, le vieux duc peut-être, dans sa galanterie héroïque, alla jusqu'à dire à Marguerite que, si l'Empereur partait pour l'Italie, il ne manquerait pas d'Espagnols pour ouvrir la porte à François Ier.
La perfidie de Bourbon, qui avait eu l'affreux succès de faire son maître prisonnier, les mettait hors de toute mesure. Quand il arriva en Espagne, il se fit autour de lui un désert. Pas un homme ne lui dit un mot. Et l'Empereur ayant prié un des grands de l'héberger: «Je ne puis refuser, dit-il, ma maison à Votre Majesté. J'en serai quitte pour la brûler le lendemain.»
Ces dispositions admirables, si touchantes, du peuple espagnol, étaient bien propres à soutenir le courage du roi. Cependant, sa sœur partie, les jours traînant, la saison attristée ne montrant plus au prisonnier que la plaine grise de Madrid, il commença à se trouver moins bien et à retomber. Sa sœur essayait de le soutenir par ses lettres. Mais elle-même, en s'éloignant de lui, elle s'attendrissait de plus en plus. Elle écrit à Montmorency: «Toute la nuit, j'ai cru tenir le roi par la main, et ne me voulois éveiller pour le tenir plus longuement.» Elle lui écrit à lui-même qu'il s'en faut peu qu'elle ne revienne, qu'elle voudrait lui ramener une litière qui le portât chez lui en songe, etc., etc. Enfin, après Saragosse, dans l'inquiétude où elle est qu'il ne soit malade, il semble qu'elle perde courage; une lettre de sa mère l'achève, elle succombe, écrit à son frère: «Si les honnêtes offres que vous avez faites ne les font parler autrement, je vous supplie qu'il vous plaise de venir, comment que ce soit. (Marg., II, 62, mi-décembre.)»
Ce dernier mot veut-il dire en abandonnant la Bourgogne, ou en abandonnant l'honneur et trompant par un faux serment? Ce qui nous tenterait de pencher vers le premier sens, c'est que la mère de Marguerite, dans ses dernières instructions (fin novembre), dit qu'il faut examiner «si l'on doit s'arrêter à cette Bourgogne, qui a été jadis hors des mains du roi, et y est revenue, comme elle pourroit encore faire.»
Marguerite n'était pas loin de sortir d'Espagne, quand elle reçut de son frère l'avis de faire diligence. Bourbon, arrivé le 15 novembre, insista très-probablement avec l'ardent Gattinara pour qu'on ne laissât pas la princesse emporter l'abdication. On aurait pu la chicaner sur les termes de son sauf-conduit ou le prétendre expiré, l'arrêter et s'assurer d'un précieux otage de plus. Mais elle doubla le pas, et arriva heureusement.
Qu'avait à faire l'Empereur? Toute l'Europe se le demandait. Machiavel ne peut croire qu'il relâche jamais le roi. Praët, l'ambassadeur de Charles-Quint en France, lui écrit sagement: Qu'il faut faire de deux choses l'une: ou mettre lui et son royaume si bas, qu'il ne puisse nuire, ou le traiter si bien et se l'attacher si étroitement, qu'il ne veuille jamais mal faire. Si le premier parti est impossible, il vaut mieux retenir le roi que de le laisser aller à demi content. Peut-être, avec le temps, quelque dissension naîtra en France, qui profitera à l'Empereur.
Ces dissensions étaient possibles. Le Parlement de Paris avait montré une extrême mauvaise humeur. Une grande partie de la noblesse tenait fortement pour Bourbon. Praët, très-bon observateur, en fut frappé. À son arrivée sur le Rhône, plusieurs gentilshommes vinrent à lui, lui firent cortége, se montrèrent impudemment les courtisans de l'étranger.
Il est vrai que le peuple avait des sentiments contraires. La bravoure et le malheur de François Ier l'avaient ramené. Sauf Paris, fort hostile, la France fut émue. Elle se crut prisonnière en lui, et, quand madame d'Alençon arriva en Languedoc, elle fut entourée, de ville en ville, par la foule des bonnes gens qui demandaient des nouvelles du roi, et l'écoutaient en pleurant. L'objet de ce culte pieux jouait alors un rôle étrange. Il avait pris son parti d'en sortir par un parjure. Il commençait à jouer la farce du traité de Madrid.
Voyons ce qu'était ce traité. Le roi renonçait à l'Italie, donnait la Bourgogne, épousait la sœur, rétablissait Bourbon, abandonnait ses alliés. Il livrait ses fils en otage, et, si le traité n'était exécuté, il rentrait en prison.
Le matin du 14 janvier, où il devait signer et jurer, il protesta secrètement par-devant notaire, établit par acte authentique qu'il allait faire un faux serment.