Machiavel, en disant que l'Empereur était un imbécile, ajoutait que le roi serait un sot en Italie et tiendrait sa parole. Les Italiens en avaient peur et venaient l'observer. C'était lui faire bien tort. Il mit tout son talent à les rassurer sur ce point, jura qu'il s'était parjuré, que, du reste, il ne se souciait plus de Milan, qu'il n'inquiéterait point Francesco Sforza. Les envoyés du pape disent dans leurs dépêches que, quand même il songerait encore aux conquêtes, sa mère ne le permettrait pas.

On a supposé que, par un machiavélisme horrible, il ne songea qu'à compromettre les Italiens, qu'à les mettre en avant, pour améliorer son traité et obtenir de moins dures conditions. Cette profondeur de perfidie n'était pas dans son caractère. L'insuffisance des secours en 1526 fut le résultat naturel du chaos, du désordre, de l'épuisement des finances, du gaspillage des maîtresses, du luxe et des constructions. Il agit peu, parce qu'il n'agissait guère que sous l'impression d'une nécessité, d'un danger immédiat. La distraction et la paresse étaient tout en lui désormais, dominaient tout, entravaient tout.

Les suites en furent épouvantables pour l'Italie. Bourbon, envoyé par l'Empereur, pour remplacer Pescaire, y trouva une armée étrange, nullement impériale; c'était plutôt une démagogie militaire, analogue aux horribles bandes des mercenaires antiques sous les successeurs d'Alexandre et sous Carthage. Cette république armée délibérait, jugeait; elle mit un de ses généraux au ban et le condamna à mort par contumace.

Sous Montcade et Du Guast, deux Borgia, sous l'Espagnol féroce Antonio de Leyva, ce vampire militaire mangeait, suçait Milan. L'Italie, éperdue, s'agitait et armait, ne faisait rien. Elle ne pouvait les tirer de là. Tout le monde avait perdu la tête, même Venise, qui croyait recruter en Suisse, y perdait son argent. Le général de la ligue italienne, le duc d'Urbin, avait pour tactique invariable de ne voir jamais l'ennemi.

Et cependant le vampire suçait toujours. Chaque soldat était logé à discrétion, prenait tout, demandait encore, battait son hôte, se faisait nourrir délicatement et traitait ses amis. Chacun avait deux hôtes au moins, l'un pour nourrir, l'autre pour payer. Nul moyen de s'enfuir. Plusieurs tenaient leur hôte garrotté. On n'entendait que cris de femmes et d'enfants, torturés par ces noirs démons. On ne voyait que gens s'étrangler ou se jeter par la fenêtre ou dans les puits.

Quand Bourbon arriva, il y eut une lueur d'espérance. Ce qui restait de notables vint embrasser ses genoux, demander grâce pour la ville. Il répondit avec douceur que tout cela n'arrivait que par défaut de solde, que, s'ils pouvaient seulement payer un mois trente mille ducats, il emmènerait l'armée; il leur en donna sa parole. Trente mille ducats à trouver dans cette ville ruinée! On y parvint pourtant. Et les soldats restèrent!...

Bourbon avait sauvé et rançonné ce Morone, confident de Pescaire, le premier intrigant de l'Italie. Morone lui avait paru si rusé, si pervers, qu'il le prit avec lui, en fit son homme, son conseil. Il ne voyait plus clair dans la situation; il demanda à Morone où il fallait aller. Il répondit: «À Rome!»

Rome venait d'être déjà violée. Pompeïo Colonna, un de ces Gibelins sauvages de la campagne romaine, bandit, prêtre, soldat, cardinal, s'était jeté, un matin, sur la ville, et avait failli tuer le pape. Cela montra combien il était facile de prendre Rome. Tout ce qu'il y avait de brigands en Italie y songea et joignit Bourbon.

Mais il fallait y arriver. Et ce n'était pas chose simple, à travers tant de villes fortes, sans cavalerie et sans canons, ayant en queue une armée italienne, appuyée de quelques Français, plus tard de Suisses. Il eût suffi d'une cavalerie nombreuse et bien conduite pour suivre, entourer, affamer, cette pesante armée d'infanterie qui, comme un corps sans bras ni jambes, se traînait, n'ayant jamais que le lieu de son campement, sans pouvoir agir à deux pas.

Aussi Bourbon, entre Ferrare et Plaisance, eût voulu rester là. Et plus tard, en Toscane, il eût voulu rester encore. Mais le duc de Ferrare, très-impatient de l'éloigner, l'aidait et le payait pour aller en avant, le poussant au Midi, et lui disant: «À Rome!»