L'Italie se livrait. C'est là le malheur des malheurs, dans ces moments extrêmes. La lumière s'éteint, le cœur baisse. Les plus fiers, les plus grands, succombent. Machiavel et Michel-Ange remettent aux Médicis l'espoir de la patrie. Machiavel veut qu'on improvise des légions, il veut un grand chef militaire, et il croit le voir dans un hardi bâtard, le jeune capitaine des bandes noires, Jean de Médicis.
Pendant que l'on raisonne, les événements courent, se précipitent. Et déjà il n'est plus besoin que, de Milan ou de Ferrare, un doigt italien montre Rome. Bourbon y va fatalement; il ne peut plus ne pas y aller. Cette armée décrépite des bourreaux de Milan n'est plus que l'accessoire d'une grande force vive, furieuse avalanche humaine, qui vient de rouler des Alpes, poussée du vent du Nord, et qui, sous forme d'armée, n'est pas moins que la Révolution allemande.
Nous ne pouvons conter la guerre des paysans, le dur et sombre événement qui fut comme un avortement de Luther, le protestantisme princier, aristocratique, officiel, s'enveloppant et repoussant le peuple, au peuple qui montrait ses plaies, la réponse des théologiens: «C'est l'affaire des juristes.» D'où l'alliance des politiques, sans acception de croyance, et l'essai du tolérantisme, à la diète de Spire, la liberté des uns pour la servitude des autres.
De cette grande révolution, mille éléments restaient d'une fermentation indomptable, une flamme qui devait brûler ou se brûler. Le furieux chaos de misères et de haines, d'implacables douleurs, se rallia autour d'un vieux soldat, Georges Frondsberg, figure sanguine, apoplectique, populaire par l'emportement, en qui grondait la colère des foules. Il avait apparu à Worms à côté de Luther, à Pavie pour prendre le roi, ami du pape. Il voulait cette fois faire une bonne fin et aller droit en paradis en étranglant le pape. À cet effet, il portait et montrait une grosse chaîne d'or.
Ce que ne pouvaient ni l'Empereur, ni son frère, lui, il le fit sans peine. Les Allemands tenaient tant à le suivre, que pour un engagement par homme, il suffit d'un écu. On savait bien d'ailleurs qu'il y aurait de grands coups à faire, beaucoup à prendre et beaucoup à détruire. Le souffle d'Alaric semblait être rentré dans ses fils, et le démon qui lui fit dire: «Je ne sais quoi me mène à Rome.» Les Vandales et les Goths revivaient, mais plus âpres, avec un amour consciencieux, de gâter, brûler, ruiner. Les Espagnols étaient trop paresseux, les Allemands ne l'étaient pas. Ils ne quittaient pas un gîte sans l'incendier.
Singulière alliance! Les dévots Espagnols qui, cette année, exécutant en Espagne l'atroce persécution des Maures, en Italie marchaient du même pas que les brûleurs d'églises. Combien moins de scrupule encore avait la foule des voleurs italiens qui venaient par derrière!
Les Allemands allaient à Rome, non ailleurs. C'est ce qu'on ne comprit pas.
Le pape, qui avait de bonnes et amicales lettres de l'Empereur, qui avait une trêve avec le vice-roi de Naples, ne craignit que pour la Toscane, pour le patrimoine des Médicis. Sa grande peur était un petit mouvement qui se fit à Florence. Son homme, Guichardin, froid et avisé politique qui suivait l'armée alliée derrière celle de Bourbon, ne comprenait pas plus. Il croyait que c'était uniquement affaire d'argent et de pillage; il ne voyait pas la grandeur, la fureur et l'emportement du mouvement fanatique qui emportait le reste.
C'est au milieu de ce malentendu, de ce vertige, que la Nécessité, de sa chaîne d'airain et de sa main de fer, les étrangla. Leur Jean de Médicis, à sa première rencontre avec les Allemands, alla de sa personne bravement les regarder de près; il les croyait sans artillerie, ne sachant pas que le duc de Ferrare leur avait donné quatre fauconneaux. Le premier coup fut pour lui, et lui cassa la cuisse; on le rapporte, il meurt à Mantoue dans les bras de l'Arétin, son commensal, son compagnon de lit.
Un boulet italien avait tué l'espoir de l'Italie. Le jeune ami de l'Arétin que Machiavel eût pris pour Messie, le voilà mort. On regarde de tous côtés, on cherche, et l'on ne voit personne.