Il avance cependant, ce Bourbon, volontairement ou non, on ne sait, mais il avance avec son immense cohue, dispersée pour les vivres sur un vaste pays. Nul n'ose en profiter. Le duc d'Urbin, qui le suit avec des Italiens, attend les Suisses pour combattre; puis, quand il a les Suisses, il attend autre chose.
Henri VIII fait aumône au pape. La France donne à peine le quart de l'argent promis, quelques cents lances, des galères percées qui ne naviguent pas. Le pape se rassure par la trêve, par la présence du vice-roi Lannoy qu'il a fait venir, par les lettres respectueuses qu'il reçoit de Bourbon lui-même.
Bourbon trompe le pape, et le vice-roi, et tout le monde[21]. Il assigne rendez-vous au vice-roi, qui va l'attendre. Il donne ainsi le change, franchit brusquement l'Apennin. Le voici en Toscane. Les pluies, les neiges de printemps, ne l'ont pas arrêté. Les révoltes mêmes ne l'arrêtent pas. Sa vie est en péril; mort ou vif, il ira; il est comme une pierre lancée par la fatalité. Il voit les Espagnols tuer un de ses lieutenants. Une autre fois, ce sont les Allemands; il est réduit à se cacher. Frondsberg leur parle et les gourmande; en vain: sa face, respectée jusque-là, n'impose plus; le vieillard colérique, indigné, s'emporte, rougit; son front s'empourpre, il tombe à la renverse; on le relève; il était mort.
Le prudent vice-roi se garda bien d'aller en lieu si dangereux. Il se tient à Florence, ménage un traité pour la ville. Mais ces Barbares étaient si furieux, qu'ils furent tout près de tuer l'entremetteur de ce traité d'argent.
Jamais la dualité du caractère du pape, la discordance du prêtre roi et du pontife armé, ne ressortit plus forte, par une hésitation plus folle. Tout à l'heure, Clément VII était un conquérant, il voulait prendre à Charles-Quint le royaume de Naples. Maintenant que le danger approche, vraiment grand et terrible, il se ressouvient qu'il est pape, inviolable; il se rassure et licencie ses troupes.
Ce grand tableau du vertige du pape et de l'approche des Barbares a été fait par une main non récusable, par la plume solennelle du Florentin Guichardin, l'homme de Clément VII, écrit d'une encre froide à geler le mercure. Et il n'en fait que plus d'impression. Si le fatum, le sort aveugle et sourd, se mêlait de conter, il ne le ferait pas d'une manière plus froide, plus grande et plus terrible.
Tout à coup, Bourbon, jusque-là assez lent, prend sa course, laisse tout, bagage, artillerie. Son infanterie marche sur Rome plus vite que la cavalerie alliée qui veut le suivre. Rome est le prix de la course. Mais la fureur, la haine, l'attente du pillage donnent des ailes aux gens de Bourbon. Les Allemands vont donc entrer dans Babylone, mettre la main sur l'Antichrist! Les Espagnols ravir un trésor de mille ans, saisir la dépouille du monde!
Le pape, quelque peu effrayé, essaye de réarmer. La jeunesse romaine, les domestiques des prélats, les palefreniers des cardinaux, les peintres et artistes reçoivent des armes. Cellini, le bravache, prépare son arquebuse.
Mais de l'argent, où en trouver? Les riches cachent le leur, au moment de tout perdre. L'un d'eux ne rougit pas d'offrir quelques ducats. Il en pleura bientôt; s'il ne paya, ses filles payèrent, de leur corps, de leur honte et du plus indigne supplice.
Le 5 mai, Bourbon, campé dans les prés de Rome, envoyait un message dérisoire pour demander à traverser la ville; il allait, disait-il, à Naples. Le 6, un brouillard favorise l'approche; il donne l'assaut. Les Allemands y allaient mollement. Lui, qui dans un tel crime doit réussir au moins, il saisit une échelle et monte. Une balle l'atteint, il se sent mort: «Couvre-moi,» dit-il à Jonas, un Auvergnat qui ne l'a pas quitté. L'homme lui jette son manteau.