La ville n'en fut pas moins emportée, et avec un grand massacre de la jeunesse romaine. Guillaume Du Bellay, notre envoyé à Florence, qui était venu en poste pour avertir le pape, mit l'épée à la main au pont Saint-Ange avec Renzo de Ceri, arrêta les brigands, et donna à Clément VII le temps de s'enfuir du Vatican dans le château. Du long corridor suspendu qui faisait la communication, il vit l'affreuse exécution, sept ou huit mille Romains tués à coup de piques et de hallebardes.
Il n'y eut jamais une scène plus atroce, un plus épouvantable carnaval de la mort. Les femmes, les tableaux, les étoles, traînés, tirés pêle-mêle, déchirés, souillés, violés. Des cardinaux à l'estrapade, des princesses aux bras des soldats; un chaos, un bizarre mélange d'obscénités sanglantes, d'horribles comédies.
Les Allemands qui tuèrent beaucoup d'abord, et firent des Saint-Barthélemy d'images, de saints, de Vierges, furent peu à peu engloutis dans les caves, pacifiés. Les Espagnols, réfléchis, sobres, d'horrible expérience après Milan, savourèrent Rome, comme torture et supplice. Les montagnards d'Abbruze furent de même exécrables. Le pis était que les trois nations ne communiquaient pas. Ruiné et rançonné par l'une, on tombait dans les mains de l'autre.
Ce fut une tragédie, comme l'incendie de Moscou ou le renversement de Lisbonne. Chaque fois qu'une de ces grandes capitales, qui concentrent un monde de civilisation, est ainsi frappée de ruine, on rêve la mort universelle qui attend les empires, les futurs cataclysmes par lesquels disparaîtra la terre elle-même vieillie.
Mais, chose étrange, inattendue! L'Europe est médiocrement émue du sac de Rome. Loin de là, de plusieurs côtés s'élève un rire sauvage.
L'Allemagne rit. C'est fait du pouvoir spirituel, du mystère de terreur. Le Christ est délivré par la captivité de l'Antichrist.
L'Empereur même, le roi catholique, en rit sous cape. Il désavoue le fait, mais sa joie perce; il continue les fêtes pour la naissance de son fils. Le pape, brisé comme prince, abaissé et maté, n'en reviendra jamais; c'est maintenant le jouet des rois.
Ceux de France et d'Angleterre sont charmés de la chose. Superbe occasion de faire contribuer le clergé, de sanctifier la guerre, d'accuser Charles-Quint.
Ainsi cette chose inouïe et terrible qui devait effrayer la terre et faire crouler le ciel, elle fait à peine sensation. Qu'est-ce donc? Ce sanctuaire est-il comme les redoutés vases d'Éleusis qu'on n'osait regarder, mais, si l'on regardait, l'on ne découvrait que le vide?
Le vieil oracle virgilien: «À Rome, un Dieu réside,» s'est trouvé démenti. Le monde a eu la curiosité d'y aller voir; il demande: Où donc est ce Dieu?