Quant aux monuments d'art, que je pleure autant que personne, je m'étonne pourtant que plusieurs écrivains, brefs et légers sur les massacres, s'attendrissent longuement sur les pierres. «Irréparable malheur!» disent-ils. Bien plus irréparables ceux qui furent massacrés. Le mot du grand Condé sur un champ de bataille: «Bah! ce n'est qu'une nuit de Paris,» ce mot cynique est faux. Les morts, qu'on le sache bien, ne se refont jamais les mêmes, ni le génie, ni les vertus des morts. La génération protestante qu'on égorgea, et qui purifiait la France, lui aurait épargné l'incroyable aplatissement qui suivit, la pourriture des temps d'indifférence, et le scepticisme hypocrite, d'où si difficilement ressuscita la liberté.

Le sens des hommes de nos jours s'est trouvé tellement perverti, nos amis ont si légèrement avalé les bourdes grossières que leur jetaient nos ennemis, qu'ils croient et répètent que les protestants tendaient à démembrer la France, que tous les protestants étaient des gentilhommes, etc., etc. Dès lors, voyez la beauté du système: Paris et la Saint-Barthélemy ont sauvé l'unité. Charles IX et les Guises représentent la Convention.

Manie bizarre du paradoxe, impartialité sans cœur, amie de l'ennemi, sans pitié pour les précurseurs de la liberté massacrés! Comparaison bizarre de l'Assemblée qui défendit la France avec l'intrigue fanatique qui la livra à l'étranger.

Sans doute, lorsque les protestants des villes (les vingt-cinq mille de Toulouse, par exemple) fuirent la nuit éperdus, emportant leurs petits enfants, lorsque le tocsin sonnait sur eux dans les campagnes, et que les paysans, armés par les curés, les traquaient dans les bois, alors, sans doute, il n'y eut plus guère de protestants dans les villes. Pour l'être, il fallut bien posséder un donjon.—Qui fit des protestants une aristocratie? Vous, parti massacreur, qui les appelez aristocrates.

Et cependant, cette année même 1562, les seuls noms que je trouve des infortunés qui périrent à la première répétition de la Saint-Barthélemy qui se fit à Paris, lorsque le Parlement autorisa le tocsin catholique, ces noms, dis-je, ces professions n'indiquent que des industriels: cordonnier, libraire, imprimeur, colporteur, orfèvre, brodeur. Et pas un nom de gentilhomme.

On se tromperait fort si l'on croyait que cette Terreur épouvantable fut la vengeance des excès des protestants. Qu'avaient-ils fait en Picardie! Qu'avaient-ils fait en Champagne? Presque partout on les frappa pour le mal qu'on leur avait fait. La vieille mère des Guises, revenue à Joinville, accomplit la vengeance de sa maison sur la petite ville de Vassy—la vengeance de quoi? du massacre déjà souffert; un premier sang altère, il en faut d'autre. Elle obtint d'abord que le Parlement désarmât la ville et rasât ses murs; puis, chez l'habitant désarmé, on logea des soldats pour faire à leur plaisir, voler, tuer. Premier essai des futures dragonnades, qui dura près d'un an. Cette scène de fureur s'ouvrit par le tocsin des paysans vassaux des Guises, qu'ils lançaient sur la ville. Les noms des morts attestent que c'était une guerre des serfs contre l'ouvrier libre et le petit marchand.

On dit que ces paysans ivres, qui tuaient au hasard, mordaient dans la chair crue, et mangèrent le cœur des enfants.

Les Espagnols, entrés en France, étonnèrent par leur barbarie nos plus féroces soldats. Le dur Gascon Montluc, homme de sang, qui se vante d'avoir garni de morts tous les arbres des routes, raconte que ces noirs Espagnols, à qui il livra une fois deux cents femmes pour les houspiller, aimèrent mieux les éventrer toutes, même les grosses, pour tuer les petits luthériens.

Je ne m'étonne pas si, recevant ces horribles nouvelles, les protestants armés voulaient revenir chez eux défendre leurs familles. Il fallut les y renvoyer. Il fallut renoncer au beau songe où s'était obstiné Coligny, de faire par la seule France les affaires de la France. Ce que les catholiques faisaient depuis deux ans, les protestants le firent dans cette nécessité extrême et sur leurs maisons ruinées, leurs familles égorgées; ils implorèrent leurs frères de l'étranger. Dandelot fut envoyé en Allemagne, un autre en Angleterre (juillet). La difficulté était d'ouvrir les yeux aux Allemands, d'écarter la montagne de calomnies et de mensonges qu'on avait entassés. Les espions des Guises étaient là chez les princes allemands pour voler sur leurs tables les lettres des protestants de France. Tel Allemand partait payé des princes pour secourir nos protestants, que l'on gagnait en route, et qui venait combattre dans les rangs catholiques.

Cependant Coligny tenait ferme Orléans et son petit noyau d'armée. Partout ailleurs des bandes. La bande de Montbrun, de Mouvans, celle de Des Adrets, couraient tout le sud-est, avec des cruautés atroces. Le dernier, tout autant qu'il saisissait de catholiques, les égorgeait ou les jetait des tours. Représailles barbares, mais qui n'étonnaient point, quand on voyait des juges, ceux du parlement d'Aix, enrichis des massacres de Merindol et de Cabrières, envoyer à la mort avec près de mille hommes quatre cent soixante femmes, et même encore vingt-quatre enfants!