La reine d'Angleterre se laissa prier, de juillet jusqu'à la fin de septembre, pour donner cent mille écus et six mille hommes. Dandelot ne put amener ses Allemands qu'en octobre et novembre. Il lui fallut passer par la Lorraine et la Bourgogne, pays ennemis. Cette lenteur fit la chute de Rouen, longuement assiégée par le roi de Navarre, qui y fut tué, et par Guise, qui la prit d'assaut. Le pillage y dura huit jours, et les grands seigneurs s'y vautrèrent à l'égal du soldat.
Rouen fut prise le 26 octobre. Condé n'eut ses Allemands que le 6 novembre. Fort alors et terrible, il marcha sur Paris. Grand effroi. Un président en meurt de peur. On attendait trois mille Espagnols qui n'arrivaient pas. Qui croirait que Condé pût encore, en un tel moment, la France nageant dans le sang, s'amuser aux paroles? La reine mère, souriante et charmante, parlemente avec lui près d'un moulin à vent. Force embrassade catholiques et galantes œillades. Le prince perd trois jours. Les Espagnols arrivent. On lui tourne le dos.
Sa propre armée le menait; les soldats allemands ne savaient qu'un mot: «Geld.» Et, pour être payés plus tôt, ils marchaient vers la mer, au-devant de l'argent anglais. La grosse armée des catholiques marchait parallèlement. Leur intérêt était de combattre avant que les protestants eussent joint les troupes anglaises.
Ceux-ci, qui avaient l'Eure entre eux et Guise, devaient l'empêcher de passer. Mais un prince du sang n'a garde de paraître craindre la bataille. Condé lui permet le passage, et il l'a devant lui près Dreux (19 décembre 1562).
Les catholiques, faibles en cavalerie (deux mille contre cinq mille), étaient en revanche énormément plus forts en fantassins, ayant quinze mille contre sept seulement qu'avaient les protestants. Au total, Guise avait dix-sept mille hommes, et Condé douze mille.
Ce qui caractérise le premier, ce héros de la ruse, c'est que par une prudence singulière, excessive, il ne voulait se battre que sur ordre du roi et de la reine mère, ses mannequins. Il agissait toujours sur pièces régulières et préparées pour répondre en justice si on lui faisait son procès. À la demande de cet ordre, la reine mère se moqua et dit, comme la nourrice du roi entrait (elle était protestante): «Nourrice, que vous semble?—Mais, madame, puisque les huguenots ne veulent se contenter jamais, il faut les mettre à la raison.»
Qui l'emporterait des lansquenets protestants ou des Suisses catholiques? c'était douteux. Ce qui ne l'était pas, c'est que l'élément sûr, qui ne bougerait point, qui, quoi qu'il arrivât, resterait ferme pour frapper le grand coup, c'était la masse noire des trois mille Espagnols. Ajoutez quelque peu de nos vieilles bandes françaises. Guise se mit avec ces Espagnols, dit qu'il ne commanderait pas et serait là en simple capitaine. Il les laissa, selon leur usage (on l'a vu à Ravenne), se faire un rempart de charrettes pour briser la cavalerie et, derrière, regarder à leur aise les évolutions du combat. Ajoutez que, devant, ils avaient un petit ravin.
La tactique était fort surannée. Les armes des vieux siècles. Quand on voit dans les exactes gravures de Pérussin ces bataillons antiques ou féodaux, l'infanterie semble du temps des Romains et la cavalerie du temps des croisades. De lourdes charges semblaient décider tout. Le connétable au centre, avec sa gendarmerie, fonça, puis, brusquement abandonné, blessé, se trouva prisonnier. Condé chargea et rechargea les Suisses, leur passa sur le corps; mais telle était cette infanterie, que ce qui ne fut pas écrasé par les chevaux se releva, combattit de plus belle. La cavalerie, menée par Condé et Coligny, s'épuisa en efforts, fit fuir l'infanterie française des catholiques, mais vit également en déroute sa propre infanterie allemande.
Ils n'avaient pas deux cents chevaux ensemble, lorsque Guise, qui depuis cinq heures prenait en patience la destruction de ses amis, s'ébranla avec sa masse espagnole et ses arquebusiers des vieilles bandes. Condé fut pris. Tout parut balayé.
Cependant les frères indomptables, Coligny et Dandelot (celui-ci malade, tremblant de la fièvre, et en robe fourrée), réunissent douze cents cavaliers, et d'une furie désespérée arrêtent court les vainqueurs. Parmi eux, le fameux Saint-André, si riche, le voleur des voleurs, est pris, disputé, et un de ses vieux serviteurs, malgré ses prières et ses offres, lui casse la tête d'un coup de pistolet.