La nouveauté du jour, les bergeries espagnoles qui succédaient aux Amadis, les idylles de Boscan et de Montemayor, imitées par Ronsard, charmèrent l'entrevue de Bayonne. Les chants des nymphes et des bergères couvrirent l'entretien à voix basse de Catherine et du duc d'Albe, discutant la Saint-Barthélemy.

La seule objection de Catherine, c'est que les choses n'étaient pas assez mûres. Condé semblait perdu. Il fallait perdre Coligny, le montrer faible et versatile; c'est ce qu'on essaye à Moulins. Le roi ordonne une réconciliation. L'amiral, sommé au nom de la paix, au nom de l'Évangile, ne peut reculer. Il lui faut embrasser les Lorrains. Mais le jeune Henri de Guise n'embrasse pas. Deux choses à la fois sont atteintes. Coligny est affaibli dans l'opinion, et la vengeance est réservée.

La France suivait l'Espagne pas à pas. Philippe II, si impatient, est obligé encore cette année, 1566, de ruser, de mentir. Sa lettre du 12 août à Rome explique parfaitement sa pensée. C'est l'exemple le plus illustre que donne l'histoire du distinguo casuistique et de la restriction mentale. Il promet le pardon aux Pays-Bas, c'est vrai, mais le pardon du roi d'Espagne, et non pas le pardon de Dieu. Le roi rassure, apaise, tranquillise. Mais cela n'empêche pas que Dieu, par le duc d'Albe, ne ramasse une grosse armée de toute nation, et ne la mène au sac des Pays-Bas. C'est Dieu encore, et non le roi, qui tout à l'heure surprend ces Flamands pardonnés, et coupe le cou à vingt mille hommes sur les places d'Anvers et Bruxelles. Le pape Pie V en pleure de joie.

Quand cette armée du duc d'Albe, cette horrible Babel, de bourreaux espagnols et de sodomites italiens, passa les Alpes, rasa Genève et côtoya la France, il y eut partout une grande terreur. Les protestants couvrirent Genève, et trouvèrent bon que Catherine levât des Suisses pour se garder du duc d'Albe. Mais ces Suisses n'allèrent pas au nord; ils restèrent au centre, et l'on vit qu'ils allaient au contraire servir contre les protestants (août 1567).

Quatre années de cette funeste paix avaient bien empiré la situation de ceux-ci. Les villes n'avaient plus de prêches, et, sous la terreur des confréries, elles n'osaient aller aux prêches des châteaux. Les châteaux solitaires n'étaient plus une protection. On allait donc, dans la guerre qui s'ouvrait, avoir à traîner des familles, des dames délicates, des nourrissons au sein. Guerroyer avec ce cortége dans ces rudes campagnes d'hiver, où le ciel même faisait la guerre, pluie, neige et glaces, âpres frimas, où la jeune famille n'aurait plus de foyer, de toit, que le manteau des mères?

Tous aussi portaient tête basse aux réunions qu'on fit chez l'amiral. Celui-ci avait jusque-là retenu et calmé les autres. Et, cette fois encore, il établit que le plan de la première guerre ne ferait rien et perdrait tout. Que faire donc? Le plus prudent devint le plus audacieux. Il proposa... de s'emparer du roi.

On a brûlé le livre (inestimable, regrettable à jamais) où Coligny racontait cette histoire. Mais nous avons son testament. Il y jure devant Dieu qu'il n'a jamais agi par haine ni ambition, jamais agi contre le roi.

Je crois qu'il fut très-éloigné des vues secrètes de ceux qui eussent voulu donner la couronne à Condé, et qui lui frappaient des médailles, avec ce mot: Roi des fidèles.

Je crois qu'à son insu ce grand homme, de plus en plus, profitait des leçons de Knox et des exemples de l'Écosse; que, dans son cœur, le droit et la justice, la pitié de tant de malheurs, introduisaient, fondaient les doctrines de la résistance; que la royauté, représentée par la vieille Florentine, avec son troupeau de filles, les Gondi, les Birague, les empoisonneurs italiens, que la royauté, dis-je, lui semblait moins sacrée; qu'enfin, en lui, comme en bien d'autres, croissait la pensée du Contr'un.

Bible ou antiquité, Brutus contre César, ou Élie contre Achab, peu importait la route. Mais, par l'une ou par l'autre, les hommes les plus graves y marchaient.