Dès janvier 1564, l'effet en est sensible. Philippe II donne congé aux modérés, autorise le cardinal Granvelle «à aller voir sa mère.»

Le duc d'Albe emportera tout. Il suffit de le voir dans les portraits et dans les documents pour comprendre son ascendant. C'est un vrai Espagnol, non un métis bâtard comme son maître. C'est un médiocre génie, mais fort par la netteté du parti pris, par la simplicité des vues et par la passion. Il se caractérise disant, au sujet des demandes des grands des Pays-Bas: »Je contiens mes pensées; car telle est ma fureur qu'on pourrait l'appeler frénésie

Le duc d'Albe est adoré des moines. D'en haut, d'en bas, ils l'aident. Au grand inquisiteur Pie IV succède le grand inquisiteur Pie V, le pape de la Saint-Barthélemy, qui, toute sa vie, la prépara, quoiqu'il n'ait pu la voir. Les lettres de Pie V aux souverains se résument en un mot (le mot qu'il dit aussi aux soldats qu'il envoie en France): «Tuez tout.» C'est lui qui tout à l'heure négociera l'assassinat d'Élisabeth.

Mais ce qui n'aide pas moins le duc d'Albe, ce sont les rapports de police qui viennent des Pays-Bas, les furieuses délations des inquisiteurs de bas étage qu'on envoie à Philippe II. Ce profond politique reçoit, lit tout cela. Espions et contre-espions, police contre police, c'est toute sa science. Il n'a foi qu'aux derniers des hommes. Lisez (coll. Gachard) la longue liste de ces coquins. Le premier à qui il remet l'inquisition des Pays-Bas, un Van der Hulst, plus tard est condamné comme faussaire. Chez sa sœur Marguerite, si fidèle et si dépendante, un ministre lui sert d'espion. Un grand seigneur espionne les chevaliers de la Toison d'or, etc.

Le mieux venu de ces espions, c'est naturellement le plus menteur, le plus atroce et le plus fou, un frère Lorenzo, Andalous, d'une verve furieuse, affreux Figaro de massacre, qui se joue de cette imagination malade par cent contes insensés.

J'ai sous les yeux un excellent dessin qui donne le vrai Philippe II (Panthéon). Figure péniblement grimée d'un commis soupçonneux, prisonnier volontaire, qui, dans sa vie de cul-de-jatte, ne voyant le monde qu'à travers sa paperasserie, sera constamment dupe à force de défiance. Figure pleine de mauvais rêves, cruellement imaginative! Il ira loin! On lui fera tout croire.

Le contre-coup de l'Espagne se sent en France. Dès février 1564, Philippe II y agit comme aux Pays-Bas. Une ambassade impérieuse enjoint à Charles IX d'accepter les décrets du concile de Trente et de révoquer les grâces octroyées aux rebelles.

Réponse vague. Mais on obéit. La mère et le fils se mettent en route pour la frontière d'Espagne, voyageant lentement, constatant sur la route leur bonne volonté catholique. Le jeune roi trace des citadelles pour contenir les villes et maîtriser les protestants. En deux édits (de Lyon et Roussillon), on interdit aux gentilshommes de recevoir personne à leurs prêches de châteaux. Défense aux protestants de faire des collectes, d'assembler des synodes. On les annule comme parti et comme résistance. C'était les livrer désarmés aux catholiques qui armaient.

La reine mère, qui parlait à merveille, expliquait sur la route aux envoyés du pape et des princes italiens la beauté de son plan pour amortir le calvinisme et l'exterminer tout doucement. L'Espagne était plus impatiente. Pendant que Philippe II envoie le duc d'Albe à Bayonne avec sa jeune femme Élisabeth pour animer Catherine, il reçoit à Madrid le crédule comte d'Egmont, par lequel il espère tromper les Flamands. Les faveurs pécuniaires que demande ce grand seigneur lui sont toutes accordées. Il part ravi de cet accueil, si charmé de l'Espagne, qu'il trouve gaies, riantes, les bâtisses de l'Escurial. Pauvre tête, ébranlée déjà, et qui ne tient guère aux épaules (avril 1565).

Son bourreau, le duc d'Albe, est à Bayonne (juin) pour endoctriner Catherine. On sait son mot brutal: «Un bon saumon vaut cent grenouilles.» C'est la traduction du mot que j'ai cité: «Couper la tête aux grands.»