Cruelles, implacables justices! Mais Philippe II les avait annoncées dès son avénement. En livrant à l'inquisition son bras droit, son maître et son guide, l'archevêque de Tolède (1559), il avait dit: «Si j'ai du sang hérétique, moi-même je donnerai mon sang.»
Cela est neuf, grand et terrible. Le ciel catholique sur la terre. Dieu a donné son fils, et Philippe II en fait autant.
Le 24 janvier 1568, il écrit au pape: «En reconnaissance des bienfaits de Dieu, j'ai préféré le salut de la religion à mon propre sang et sacrifié ma chair et mon unique fils.» Que devint don Carlos? Les historiens espagnols assurent qu'il mourut naturellement.
Toute la vie de Philippe II parut un sacrifice. Renfermé nuit et jour, ne voyant rien que ses papiers, ne présidant pas même son conseil, ne communiquant jamais que par écrit, vit-il réellement? On en douterait, sans les notes de sa grosse écriture qu'on trouve sur les dépêches. Cependant ce fantôme a une femme, une jeune Française, qui se meurt de mélancolie.
Madrid, sur sa plate plaine grise, était trop gaie encore. Dans un paysage sinistre, propre aux gibets ou à l'assassinat, parmi des rochers désolés, s'est élevée en dix ans la maison de plaisance du roi d'Espagne, l'Escurial, palais, monastère et sépulcre, où il doit s'enterrer vivant. Ses hauts murs de granit, surplombant des cloîtres étroits, des fontaines sans eau et des jardins sans arbres, ont déjà étonné, en 1565, le comte d'Egmont. C'est de là que Philippe II, en 1568, écrit lettre sur lettre pour hâter le supplice du comte. Le duc d'Albe répond (13 avril) qu'il ne peut pas aller plus vite, qu'il faut bien, pour l'honneur du roi, quelque forme de justice. Mais, le soir du même jour, craignant en bon courtisan d'avoir mécontenté le roi, il écrit que la semaine sainte fait un peu retarder les exécutions; on n'y perdra rien; il coupera, après Pâques, huit cents têtes pour commencer (Gach. Phil. II, p. 23).
Dans cette sévérité terrible, une chose me frappe. Ce roi, ce père, cet inflexible juge, à qui remet-il la garde de l'agonisant don Carlos? à son ami. Quoi! il a un ami? Je veux dire un ministre immuable dans la faveur. D'autres s'élèvent et tombent. L'heureux Ruy Gomez subsiste et surnage toujours. Dans un monde mystérieux où tout est ténèbres et silence, ce seul mystère m'étonne. Dix ans encore, j'en serai éclairé.
La femme de Gomez, intrépide et cynique, avec son audace espagnole, nous dira hardiment la longue patience de son discret époux. Entre Gomez et Philippe II, elle prend, dans son mortel ennui, le jeune Antonio Perez, c'est-à-dire l'indiscrétion même, la publicité et le bruit. Étouffons vite ce Perez; brisé, étranglé, torturé, qu'il disparaisse. Mais non, il fuit, il crie, éclate; des peuples entiers sont pour lui... Spectacle épouvantable! le voilà un moment presque roi d'Aragon!... Et ce maître du monde n'en peut venir à bout; loin de là, c'est lui qui est pris dans ces assassins maladroits, qui poursuivent Perez jusqu'aux pieds d'Henri IV.
Tout cela est loin encore. Mais la débâcle morale du parti des saints commence dès 1568, la grande année du duc d'Albe, par la chute de la bien-aimée des papes, de la nièce des Guises, de Marie Stuart. C'est le premier procès des rois avant Charles Ier et Louis XVI.
Une double enquête la dévoile. Et ses défenseurs mêmes constatent l'épouvantable chute.
La poétique héroïne des plus beaux vers qu'ait faits Ronsard, l'intrépide amazone qui vient de vaincre ses sujets, perd tout à coup ses masques. Et cette fille publique, que vous voyez traînée à pied par les soldats dans les rues d'Édimbourg, c'est elle... Convaincue en Écosse et convaincue en Angleterre, elle est connue et vue de part en part.