Elle n'avait pas plus de cœur que de sens, de tempérament. Comme mère, elle appartenait pourtant à la nature, elle était femelle, elle aimait ses petits. Un seul du moins; elle appelait sincèrement et hardiment le duc d'Anjou: «La personne de ce monde qui m'est la plus chère» (Lettre du 1er déc. 1571). Elle était dure pour sa fille Marguerite et pour le duc d'Alençon, fort hypocrite pour l'aîné, le roi Charles.
Il ne tient pas à sa fille Marguerite que nous ne croyions que cette digne reine n'ait eu des révélations prophétiques, «ces avertissements particuliers que Dieu donne aux personnes illustres et rares... Elle ne perdit jamais un de ses enfants qu'elle n'aie vu une fort grande flamme. Et la nouvelle arrivait... Malade à l'extrémité, elle s'écrie, comme si elle eût vu donner la bataille de Jarnac: «Voyez comme ils fuyent! mon fils a la victoire!... Eh! mon Dieu! relevez mon fils, il est par terre!... Voyez-vous dans cette haye le prince de Condé mort!» Ce qui fait tort à ce récit, c'est un mélange de deux faits et de deux époques, de Jarnac et de Montcontour.
Si elle aimait Henri d'Anjou, nous l'avons dit, c'est qu'il était Italien. Elle restait tout Italienne. Elle fit la fortune de son parent, le Florentin Gondi, à qui elle confia Charles IX, la fortune de son cousin, le Florentin Strozzi, qui devint colonel général de l'infanterie. Quand le duc d'Anjou quittait par moment le commandement de l'armée, elle y mettait un Italien, Gonzague, duc de Nevers. Elle correspondait régulièrement avec son cousin Côme de Médicis, duc de Toscane, et ce qui l'indisposait le plus contre Philippe II, c'est qu'il contestait à Côme le titre de grand-duc que lui avait accordé le pape, et qui eût donné le pas aux Médicis sur tous les princes d'Italie.
Nous avons parlé de son confident, le président Birague. De même, quand le Corse Ornano se réfugia en France, elle fit créer la garde corse, remettant aux épées italiennes le corps et la personne du roi, confiés jadis aux Écossais.
Ses lettres montrent partout une Italienne plus que prudente, fort craintive pour ses enfants, qui ménage tout et a peur de tout. Nulle trace de cette profonde dissimulation qui lui eût fait préparer la Saint-Barthélemy pendant tant d'années. On voit, et par ses dépêches confidentielles, et par les plus secrètes instructions données à nos ambassadeurs, que, si elle avait eu cette idée en 1568, elle ne songeait plus alors à rien de pareil. Elle sentait le poids de l'épée protestante et n'espérait plus rien. Jamais elle n'eut l'idée ni le courage d'une révolte contre les faits. Enlevée par les Guises en 1561, elle se résigna, fut quasi catholique. Dominée et vaincue par Coligny en 1570, elle se résigna, fut quasi protestante. Cela dura deux ans.
Toute sa préoccupation, c'était l'intérieur, sa famille, son fils Henri d'Anjou. La guerre semblait l'avoir débarrassé du concurrent Henri de Guise qui, par deux fois, s'était ridiculement avancé, compromis. À la Roche-l'Abeille, il entraîne l'armée, malgré les généraux, se sauve; on fut au moment de tout perdre. Devant Poitiers, il s'obtine à combattre, se sauve, se trouve trop heureux de se réfugier dans la ville. Brave de sa personne, il parut un franc étourdi, parfaitement indigne de son père, indigne du grand rôle de chef des catholiques que saisissait Henri d'Anjou.
La seule inquiétude de Catherine, c'était la jalousie de Charles IX. Elle avait gagné sur lui de lui faire garder, en pleine paix, dans un frère du même âge, un lieutenant général du royaume, un commandant de l'armée, une espèce de maire du palais. Le roi entrevoyait qu'il avait fait un autre roi, et qu'il ne pouvait le défaire, les généraux catholiques étant à lui. Mais, s'il ne pouvait le destituer, il pouvait le tuer. Il en eut l'idée, un peu tard. Déjà son frère l'avait perdu.
Charles IX n'avait personne à lui. Sa mère le tenait isolé. Au contraire Henri d'Anjou. La cour galante, parfumée de ce mignon toujours au lit, et déjà médeciné pour l'épuisement, était pleine d'hommes d'exécution: Tavannes, si sanguinaire à la Saint-Barthélemy; le noir Strozzi qui, en un jour, noya de sang-froid trois cents femmes; Montesquiou, qui avait assassiné Condé, et enfin des assassins de profession, comme Maurevert. Ce prince femme aimait les mâles, et, comme tels, tous ceux qui frappaient.
La vie de Charles IX ne leur eût guère pesé, s'ils n'avaient cru régner sous lui et bientôt hériter. On était sûr qu'il mourrait de bonne heure de quelque accident, blessure, excès ou maladie. Il fut blessé d'un cerf en 1571; son frère un moment se crut roi.
Ce malheureux Charles IX (disons aussi: ce misérable) fut une énigme pour tous et pour lui-même. Son âme trouble était l'image de sa naissance absurde, du moment où son père l'engendra malgré lui d'une femme haïe et méprisée. Il fut un divorce vivant.