Pendant que sa facilité, son éloquence naturelle, son amour des vers et de la musique, eût semblé un reflet de François Ier ou de Marguerite, sa furie d'armes, de chasse, et ses tueries de bêtes (même à coups de bâton) étonnaient, faisaient peur. Il était né baroque, aimait les masques hideux, burlesques, les divertissements périlleux, les tours de force qu'on laisse aux baladins. On a de lui une gageure contre un seigneur, portant qu'en deux ans d'exercice le roi parviendra à baiser son pied. Quoique ses mœurs fussent bonnes (relativement à son frère), il était cynique en paroles, et ce qu'on peut dire polisson. Parfois, dans ses gaietés étranges, il se levait la nuit, faisait lever tout le monde, courait masqué, avec des torches, éveiller en sursaut, prendre au lit quelque jeune seigneur, qu'il faisait sangler ou fouetter lui-même.
Mais plus souvent encore, d'humeur noire et mélancolique. Il s'enfermait, forgeait des armes, battait le fer jusqu'à n'en pouvoir plus. Ou bien, il s'enfonçait dans les grandes forêts, s'épuisait et ne s'arrêtait que quand la fièvre le prenait.
On lui attribue de beaux vers de Ronsard. Moi qui ne crois guère aux vers des rois, je ne suis pas trop éloigné d'accepter ceux de Charles IX. Dans son portrait (fait à seize ans) où son œil furieux est quelque peu loustic, par l'obliquité du regard, il y a pourtant une lueur. Cette âme violente, hautaine, put, par quelque beau jour d'orage, rencontrer et forcer la Muse; la capricieuse qui fuit les sages, se laisse quelquefois surprendre aux fous.
Ta lyre, qui ravit par de si doux accords,
T'asservit les esprits dont je n'ai que les corps.
Elle t'en rend le maître et te sait introduire
Où le plus fier tyran ne peut avoir d'empire.
Tous deux également nous portons des couronnes,
Mais roi, je les reçois; poète, tu les donnes.
Ce qui est sûr, du reste, c'est qu'il n'eut rien de la bassesse de sa mère, rien des sales amours des Valois, des égouts de son frère Henri. Il aima, et la même. Il l'a aimée jusqu'à la mort.
L'objet de cet unique amour était une demoiselle un peu plus âgée que lui, Marie Touchet, Flamande d'origine, petite-fille par sa mère d'un médecin du roi, et fille d'un juge d'Orléans.
Deux choses avaient force sur lui, la musique et cette calme Flamande. C'est en elle qu'il se réfugia aux deux moments les plus terribles. Le seul enfant qu'il laissa d'elle fut conçu dans le désespoir, au jour où on lui fit dire qu'il avait voulu le massacre. Et peu après, quand il mourut, parmi les ombres et les visions de la Saint-Barthélemy, il la fit venir encore, chercha en elle le suicide, et s'extermina par l'amour.
Revenons. Dans le danger visible où le mettait son frère, Charles IX, quoique demi-fou, fit deux choses qui n'étaient pas folles. Il se maria, et il négocia pour marier son frère et le mettre hors du royaume.
En novembre 1570, Charles IX épousa (malgré la secrète opposition de Philippe II) la fille cadette de l'Empereur, dont Philippe épousait l'aînée.
En janvier, il apprit que la reine d'Angleterre parlait d'épouser le duc d'Anjou.