Cela dérangeait fort les plans de Catherine. Elle écrivit en hâte (2 février) à notre ambassadeur à Londres que son fils Anjou n'en voulait à aucun prix, à cause des mauvaises mœurs d'Élisabeth, qu'elle prit plutôt le plus jeune, Alençon. Mais, le 18, tout change. Catherine récrit qu'Anjou désire infiniment ce mariage. Évidemment elle eut peur du roi Charles. Anjou, s'il refusait, était en grand danger.

Élisabeth envoyait son portrait. Anjou, amoureux malgré lui, fut forcé d'envoyer le sien. Catherine laissait aller les choses, feignait de les hâter; mais elle arrêtait tout par ce mot à l'ambassadeur:

«Faites connaître aux catholiques anglais le bien que ce sera pour eux.» Sûr moyen d'exciter l'inquiétude des protestants et de susciter au mariage des obstacles insurmontables.

Élisabeth était bien haut. Elle tenait sous sa clef la reine d'Écosse, et dominait l'Écosse réellement. Elle avait profité de la ruine des Pays-Bas. Cent mille hommes, et des plus actifs, ouvriers ou marins, avaient fui devant le duc d'Albe. Ceux-ci se firent corsaires, n'eurent plus de patrie que la mer, insaisissables désormais entre la Rochelle et Portsmouth. La course commença contre l'Espagne, par vaisseaux d'abord, puis par flottes (dépêches de Fénelon). Les mines du Mexique se trouvèrent travailler pour Londres. Les galions, attendus à Cadix, entraient à la Rochelle. Contre Anvers ébranlée, contre Rotterdam saccagée, Élisabeth ouvrit à grand bruit la Bourse de Londres (1571), parmi les fanfares prophétiques qui d'avance sonnaient le naufrage de l'Armada.

Philippe II, au contraire, déjà embarrassé, se trouva tout à coup dans une complication nouvelle. Ce fut encore cette fois l'odieux, l'impie, le détesté mahométisme, qui fut le salut de l'Europe.

Le prince d'Orange l'avoue dans ses lettres. C'est la révolte des Maures contre Philippe II qui changea la face des choses. Poussés au désespoir, ils armèrent, fuirent aux montagnes, se firent un roi de leur race. Et, en même temps, les Vénitiens venaient dire au roi d'Espagne que le sultan attaquait Chypre, que les Turcs reprenaient leur immuable plan de conquérir la Méditerranée.

De l'Occident, Philippe fut reporté vers l'Orient. Toute sa pensée fut la formation de la Ligue sainte où entrèrent le pape, Venise, les princes italiens par leurs contributions. Il eût voulu aussi y faire entrer la France qui, dans cette croisade, lui eût été subordonnée.

Charles IX haïssait Philippe II, et pour sa sœur Élisabeth, morte, disait-on, de poison, et surtout pour la préséance que l'Espagne avait prise récemment sur lui et chez le pape et dans l'Empire. Le mépris que les Espagnols faisaient de nous paraissait et en Italie, où ils saisirent Final qui était sous notre protection, et en Amérique, où ils massacrèrent la faible colonie que nous avions à la Floride.

On fut fort étonné quand on vit en décembre 1570 la cordialité avec laquelle Charles IX reçut une grande ambassade de l'Empereur et des princes d'Empire, réclamant pour les protestants. Ceux-ci se rassurèrent et vinrent trouver le roi. L'un des envoyés était le jeune Téligny, et l'autre Lanoue bras de fer. Choix habile; il n'y a jamais eu d'hommes plus aimables, plus estimés. Lanoue fut le Bayard du temps, non moins irréprochable, net entre tous. Dans ces horribles guerres, il garde un cœur de paix, l'immuable cœur du vrai brave. La gaieté innocente de ce bonhomme (dans ses Mémoires) étonne et attendrit; elle dit que la nature, l'humanité, ne sont pas mortes encore.

Le jeune roi fut tout d'abord gagné. Ils lui dirent qu'il avait les Indes à sa portée; que, dans l'embarras de l'Espagne, il n'avait qu'à étendre la main pour prendre les Pays-Bas, qui désiraient d'être pris. Que, pendant que Philippe II était aux mains avec les Turcs, les Rochellois dresseraient le pavillon français en Amérique. Louis de Nassau, déguisé, vint lui dire les mêmes choses, s'offrir et se donner à lui.