Une chose arrêtait Charles IX, c'est que cette belle guerre eût été conduite encore par le duc d'Anjou. La première chose était de le mettre hors de France.
Contre la Ligue du Midi qu'organisait Philippe II, Élisabeth méditait une alliance avec la France. Elle venait de faire sa déclaration au duc d'Anjou. Je ne crois pas qu'elle mentît alors. Elle était femme, et on ne parlait que du prince et de ses deux batailles, de sa grâce et de son esprit, surtout «de sa belle main.» Les semi-catholiques poussaient fort à la chose. Le grand ministre, Burleigh, n'y contredisait pas. Il laissait faire Élisabeth, sachant bien qu'après tout elle était fort prudente, et qu'elle se raviserait. Le Français, moins âgé qu'elle de vingt ans, n'eût épousé la vieille que pour servir de centre au parti catholique, «pour se faire veuf peut-être, pour épouser Marie Stuart.»
Les catholiques déjà écrivaient au duc d'Anjou: «Passez la mer, et ne disputez pas; acceptez toute condition; vous vous trouverez ici bien plus fort que vous ne pensez.»
Tout au contraire, en France et en Espagne, les catholiques avaient peur de ce mariage. Le clergé de France, tellement que, pour l'empêcher, il offrait au roi de lui donner par an quatre cent mille écus. Charles IX en rit: «Nous sommes ravi, dit-il, d'apprendre que notre clergé est si riche.»
L'Espagne crut n'avoir pas de temps à perdre. Tout en négociant avec Élisabeth, elle agit pour la détrôner, appuyant en dessous l'intrigue de Marie Stuart avec le plus grand seigneur d'Angleterre, le duc de Norfolk. Du fond de sa prison, cette Hélène, poursuivie de tant d'amants ambitieux, et qui fut la perte de tous, tourna la faible tête de Norfolk, et en fit un traître. Il le paya sur l'échafaud.
En tout cela, la France était contre l'Espagne, mais timidement, sournoisement. Elle aurait voulu décider Venise à s'arranger à tout prix avec les Turcs plutôt que de s'engager dans une guerre qui allait la faire vassale de Philippe II. Les Vénitiens n'écoutèrent rien; ils firent la sottise de gagner, pour la glorification des Espagnols, la grande bataille navale de Lépante (7 octobre 1571).
Mais la France, du moins, accéléra la paix. Les Turcs, reconnaissants, firent un triomphe à notre ambassadeur, et poussèrent vivement les Français à profiter des embarras de l'Espagne pour s'emparer des Pays-Bas (Charrière, III, 232).
Voilà ce que révèlent les pièces les plus secrètes, aujourd'hui publiées. La cour de France travaillait réellement contre l'Espagne.
Que voulait Catherine? La grandeur de ses enfants, rien de plus. Dans sa parfaite indifférence à tout le reste, elle eût vu volontiers le duc d'Anjou époux de Marie Stuart et chef des catholiques, roi d'Écosse (et bientôt de France?). D'autre part, le duc d'Alençon époux d'Élisabeth et chef des protestants.
Chose curieuse! Autant les catholiques de France craignaient le mariage du duc d'Anjou avec Élisabeth, autant le craignait Coligny, pour une raison, il est vrai opposée. Il pensait qu'un tel mariage mettrait la guerre civile en Angleterre, que les catholiques anglais en tireraient une audace extrême pour Marie contre Élisabeth. Il ramena à son opinion son frère, l'ex-cardinal Odet, qui avait d'abord donné aveuglément dans cette idée.