Une question profonde agitait aussi la Réforme. Le peuple, admis primitivement aux consistoires qui gouvernaient l'Église, pouvait-il y rester, siéger près des ministres, et avec eux se gouverner lui-même? Bèze et Genève disaient non, et croyaient la chose mauvaise dans le nouvel état des mœurs. Le fameux professeur Ramus (qui avait suivi et servi puissamment Coligny dans sa dernière campagne) voulait que l'on maintînt la démocratie de l'Église.

Qu'en pensait Coligny? Nous l'ignorons. Mais sur un autre point, il avait délaissé Genève. Une lettre de Ramus à Bullinger (3 mars 1572) nous apprend que l'amiral en était venu à préférer la foi des Suisses, foi qui (sous forme théologique encore) n'était pas moins la pure philosophie et l'antimysticisme, supprimant dans l'hostie la substance divine, ne voyant dans la Cène qu'un simple souvenir.

Grand changement! On ne peut imaginer aujourd'hui par quels déchirements les hommes d'alors s'affranchissaient de cette poésie antique. Si Coligny en vint là, son cœur en dut saigner. Il lui fallait, avec ce dogme, arracher ses amitiés mêmes, laisser là les docteurs, les martyrs qui l'avaient soutenu, qui avaient combattu, souffert avec lui. Isolé dans la grande crise qui le menait à la mort, il n'eut plus d'appui que son propre cœur.

Les femmes ont une seconde vue. Une femme sembla avoir deviné tout cela. Du fond de la Savoie, d'un vieux manoir des Alpes, madame d'Antremont déclare à l'amiral qu'elle veut épouser un saint et un héros, et ce héros, c'est lui. Le duc de Savoie s'y oppose. Elle s'en moque, laisse ses biens, arrive à la Rochelle. Comment repousser un tel dévouement?

C'était tard, oh! bien tard! C'était épouser le tombeau. Mais tous, d'un avis unanime, l'Église et les amis, voulurent qu'il se remariât. Madame d'Antremont avait des châteaux en Savoie, une place forte en Dauphiné, au passage des montagnes. Elle apportait en dot des positions redoutables qui pouvaient servir le parti.

Coligny était trop honnête homme pour n'épouser que ses fiefs. Il aima fort tendrement celle qui adoptait ses enfants.

Il lui en laissa un. Elle devint enceinte en mars 1572.

Elle emporte dans l'avenir, pour sa couronne historique, avec les persécutions terribles qu'elle eut plus tard, la lettre touchante qu'il lui écrit la veille de la Saint-Barthélemy. Saint souvenir! qui montre que les grands sont les plus tendres, et tout ce qu'il y a d'amour dans le cœur sacré des héros.

C'est au milieu de cette situation étrange, de cette sombre lueur d'un bonheur tellement tardif, que la pressante invitation du roi vint le trouver à la Rochelle. Charles IX le reçut comme il eût fait de son sauveur, lui jeta toutes les grâces, pour lui, pour le parti. Et, en effet, si la chose eût tenu, Coligny l'aurait sauvé de sa mère et de son frère; il ne serait pas devant l'histoire le roi de la Saint-Barthélemy.

Coligny à la cour, c'était un phénomène, déjà presque un scandale. Mais qu'était-ce donc de le mettre à Paris? Cependant il le fallait pour la victoire des protestants. Il fallait montrer à la grande ville celui qui, avec deux mille hommes, l'avait bravée, défiée, réduite à s'enfermer, pendant qu'il brûlait La Chapelle. La grosse bourgeoisie, depuis sa fuite ridicule de la plaine Saint-Denis, ne lui pardonnait pas. Le commerce ne l'aimait point parce qu'il hait toute guerre. Pour le peuple ecclésiastique, le clergé si nombreux, les moines et tonsurés de toute sorte, les vieilles et les bons pauvres, l'entrée de Coligny était l'abomination de la désolation, la fin du monde. Le ciel allait crouler, et la foudre écraser la ville.