Par les lettres du prince d'Orange, par la correspondance (inédite encore) de Granvelle, par les dépêches anglaises, etc., toute la situation est dévoilée. Il y avait des raisons contraires, et très-équilibrées, pour espérer et craindre. L'amiral eût été ridicule à jamais, s'il eût quitté Paris. En restant, il pourvut à son honneur, il servit grandement son parti, il agit comme on doit, dans les circonstances douteuses, avec une prudence héroïque.

En août, on se remettait du petit échec de juillet. L'affaire de Mons paraissait, ce qu'elle était, minime. Malgré l'échec, la ville n'en avait pas moins été secourue.

Charles IX, un peu remonté, était déterminé à tenir sa parole, à faire le mariage de Navarre et à envoyer des troupes en Belgique. Il y avait un commencement d'exécution. Morillon l'écrit à Granvelle (11 août): «On fait de grands apprêts en Champagne. Il y a vingt-quatre pièces d'artillerie en fonte pour venir sur Luxembourg, où il n'y a personne.»

Si les choses n'allaient pas plus vite, c'est que l'argent manquait; c'est qu'on craignait que D. Juan d'Autriche, au lieu d'embarquer ses Espagnols contre le Turc, ne les amenât par le chemin qu'avait suivi le duc d'Albe, par la Savoie et la Franche-Comté (Morillon). En tenant des forces en Champagne, Coligny répondait aux deux éventualités; ou il attaquait D. Juan, ou il attaquait Luxembourg, et secondait le prince d'Orange.

Les Anglais, rassurés aussi vite qu'ils avaient été effrayés, retombaient dans leur péché éternel de nature, la sournoise et haineuse jalousie de la France: «Il est impossible, humainement parlant, que les Français ne réussissent pas, dit Walsingham. Mais les princes allemands y auront l'œil. Ils forceront bien la France de se contenter de la Flandre et de l'Artois. L'Angleterre aura la Hollande. Pour le Brabant et tout ce qui dépendait de l'Empire, on le donnera à quelque prince d'Allemagne, qui ne peut être que le prince d'Orange.»

Burleigh (la pensée même d'Élisabeth) avait déjà écrit à Walsingham: «Il faut que les Pays-Bas s'affranchissent eux-mêmes et non par d'autres.» Enfin, un agent anglais avait dit sèchement à l'amiral lui-même: «Vous ne commanderez pas en Flandre, nous ne le souffrirons pas.»

Ce qui est bien plus fort, c'est que Guillaume d'Orange, à qui Coligny faisait envoyer de l'argent français, et que tout le monde croyait l'alter ego de l'amiral, paraît très-froid pour lui. Il nous apprend dans une de ses lettres que Coligny le prie de ne pas combattre avant leur jonction, et ajoute: «En cela, j'agirai selon que je verrai les commodités et occasions.»

Telle était la situation de l'amiral pendant qu'il couvrait de son corps la cause protestante. L'Angleterre lui était déjà hostile, l'Allemagne jalouse et ses amis très-froids. En revanche, ses ennemis d'une ardeur furieuse. À Paris, à Bruxelles, on se sentait perdu sans un assassinat.

Il n'y a pas à en douter. Les lettres de Morillon le disent assez clairement. «Le duc d'Albe est désespéré. On a mandé son fils. Son secrétaire n'ose pas rester seul avec lui; à chaque nouvelle, on dirait qu'il va rendre l'âme. Ce qui me déplaît, c'est qu'il écoute les devins, la nécromancie. Ils disent qu'on va regagner tout par enchantement. On se vante qu'avant quinze jours on verra merveille.»

Ceci est écrit le 10 août. Ajoutez moins de quinze jours, vous avez le 24. C'est le jour précis du massacre qui fut cette merveille.