Malgré tant de bonnes raisons pour recommencer le massacre, il y avait langueur pourtant, lassitude; l'affaire, le lundi, ne reprenait pas. L'Hôtel de Ville et le roi venaient de se prononcer contre; peut-être n'eût-on plus rien fait sans une ingénieuse machine dont s'avisa un cordelier. Le temps était admirable; le soleil très-beau, très-chaud; les arbres reverdoyaient de cette végétation tardive qu'on appelle les pousses d'août. Au cimetière des Innocents, il y avait une aubépine; notre cordelier cria qu'il y voyait une fleur! Y était-elle? La chose n'est pas impossible. Mais peut-être aussi fut-elle attachée; car on ne permit à personne de vérifier de près; pour garder l'arbre de la foule, on l'environna de soldats qui tinrent le peuple à distance. Mais, s'il ne vit pas de miracle, tout au moins il l'entendit; car, de toutes les paroisses, de tous les couvents, dans tous les clochers, les cloches se mirent en branle comme elles auraient fait à Pâques; elles bondirent, mugirent de joie. Cette épouvantable tempête de bruits si inattendus qui plana sur la grande ville y versa comme une ivresse, un vertige de meurtre et de mort. Nous avons vu (t. VII), aux grandes émeutes des villes populeuses des Flandres, ces effets terribles des cloches; il n'y avait pas un tisserand, quand Rolandt sonnait à volée, qui ne saisît son couteau.
Cette sonnerie tranchait nettement, violemment la question. Le clergé, en la faisant, reprenait l'affaire pour son compte. Le roi et Guise déclinaient, se renvoyaient le massacre. Et bien, le ciel l'adoptait; ce n'était plus le massacre du roi Charles IX ou d'Henri de Guise, c'était la justice de Dieu.
Les choses recommencèrent avec un caractère nouveau et singulier d'atrocité, cette fois de voisins à voisins, entre gens qui se connaissaient. On tua plus soigneusement, et les femmes, et les enfants, et même les enfants à naître, pour éteindre les familles, couper court aux futures vengeances. Il est singulier de voir combien on tua de femmes enceintes; on leur fendait le ventre et on arrachait l'enfant, de peur qu'il ne survécût. «Le papier pleureroit, si nous y mettions tout ce qui se fit.» Un marchand qu'on traînait à l'eau eût ce malheur que ses enfants, ne voulant pas le quitter, se suspendaient après lui, criant toujours: «Hélas! mon père! hélas! mon père!» Tous ensemble furent massacrés et jetés à la rivière. Dans une maison déserte où tout avait été tué, restaient deux tout petits enfants; les bourreaux les prirent dans une hotte comme une portée de petits chats, et gaiment, devant tout le monde, les jetèrent par dessus le pont. Un nourrisson au maillot fut traîné la corde au cou par des gamins de dix ans. Un autre presque aussi petit, qu'un tueur emportait dans ses bras, se mit à jouer avec sa barbe en souriant; le barbare, qui peut-être aurait faibli, maugréa contre le petit chien, l'embrocha et le jeta.
Tout était hurlements, cris épouvantables de femmes qu'on jetait par les fenêtres, coups de fusil, portes brisées à coup de bûches et de pierres, cadavres traînés dans le ruisseau par les huées, les sifflets.
Il y eut des choses inouïes. Un mari remercia ceux qui venaient de le faire veuf. Une fille mena les meurtriers à la cachette de sa mère. Un pauvre homme, déjà dépouillé, mis tout nu, avait échappé, caché sous l'arche d'un pont; la nuit, il court chez sa femme. Mais elle n'ouvrit; elle le laissa dans la rue jusqu'à ce qu'il eût été tué.
Dans la confusion immense, l'occasion était belle pour faire des affaires. Les plaideurs tuaient leurs parties. Les candidats aux charges les rendaient vacantes par la mort des occupants. Les héritiers, avec une balle ou deux pouces d'acier, se mettaient en possession.
Les grands seigneurs ne perdirent pas leur temps. Loménie, secrétaire du roi, avait une belle terre à Versailles, fort enviée de Gondi. Dès qu'il fut emprisonné, Gondi lui offre protection; Loménie lui eût tout donné; Gondi, très-délicat, ne veut la terre qu'en l'achetant, l'achète au prix qu'il veut. Ce n'est pas tout: il faut encore que Loménie, par écrit, donne sa charge de secrétaire. Tout fini, il est poignardé.
L'appétit venant en mangeant, on commençait à tuer aussi quelque peu les catholiques. Un Rouillard, chanoine de Notre-Dame, fut tué dans sa maison. Pourquoi? Un historien en donne une raison, plus forte qu'on ne croit dans les guerres civiles: «C'était un homme d'un mauvais caractère, et médiocrement agréable aux officiers de la ville.»
Biron, quoique catholique, ne se fia pas à cela; il s'enferma dans l'Arsenal, dont il était gouverneur, fit lever les pont-levis et pointer deux couleuvrines sur Paris. Il se garda ainsi, et avec lui quelques personnes, un enfant entre autres, qui avait le malheur d'être un riche héritier. Sa sœur et son beau-frère étaient désespérés de voir l'enfant échapper au massacre. La sœur donna ce spectacle exécrable de venir aux portes de l'Arsenal prier et pleurer pour avoir son petit-frère, qu'elle voulait sauver, disait-elle.
Tout le monde sait l'aventure du jeune Cumont de la Force, qui montra tant de prudence. Caché sous les corps poignardés de son père et de ses frères, du fond de son bain de sang, il entendait toutes sortes de gens qui allaient et venaient, regardaient les enfants morts. Quelques-uns disaient: «Tant mieux! Ce n'est rien de tuer les loups, si l'on ne tue les petits.» D'autres disaient: «C'est dommage.» Mais l'enfant ne bougeait pas. Vers le soir enfin, il voit un homme qui levait les mains au ciel, et disait avec des larmes: «Oh! Dieu punira cela!» Il leva alors la tête tout doucement, et tous bas hasarda ce mot: «Je ne suis pas mort...—Mais comment t'appelles-tu? Menez-moi à l'Arsenal. M. de Biron vous payera bien.»