Qui pourrait croire qu'on ait pu envier à Charpentier l'honneur qu'il a si bien gagné dans cette grande circonstance? Celui qui le lui conteste fut, dit-on, «témoin de toute l'affaire.» Et la preuve qu'on en donne, c'est qu'il était à Orléans.
Croyons-en le pauvre Lambin, ami de Ramus. Il ne doutait nullement que Charpentier ne fût l'assassin; si bien que, sachant qu'il le cherchait aussi, il se crut mort, prit la fièvre, et réellement mourut de peur.
Croyons-en surtout Charpentier lui-même. Lorsque tout le monde regrettait, déplorait la Saint-Barthélemy comme un crime horrible, de plus inutile, lui, il lui reste fidèle et la glorifie, écrivant au cardinal de Lorraine en janvier 1573: «Ce brillant, ce doux soleil qui a éclairé la France au mois d'août.»
Sur le système de Ramus: «Ces fadaises ont bientôt disparu avec leur auteur. Tous les bons en sont pleins de joie. Dieu nous la rende durable, Dieu que tu outrageas (Ramus!) et qui enfin t'a puni.»
Enfin, ce mot touchant d'un vainqueur qui s'attriste presque, sentant qu'il n'a plus rien à faire (Nunc dimittis servum tuum): «Ramus et Lambin vivants, j'avais à lutter; la vie me fut douce. Quel charme maintenant auront mes études? Plus d'adversaires, plus de rivaux.»
Charpentier avait des raisons très-sérieuses de pleurer Ramus. Il avait imaginé de faire payer les leçons (toujours gratuites) du Collége de France, et percevait un droit à la porte de son cours. Tant que Ramus fut vivant et que dura la dispute, on allait chez Charpentier écouter ses injures. Il gagnait gros. Ramus mort, il se trouva ruiné, la boutique abandonnée; l'appariteur se morfondit sur son comptoir vide, Charpentier ne vécut guère; en 1574, le pauvre homme mourut, et probablement de chagrin.
CHAPITRE XXVI
SUITE DU MASSACRE
Août, Septembre et Octobre 1572
Le lundi 25, au soir, Guise, harassé de sa longue chevauchée, rentrant dans Paris, y trouva une chose peu rassurante; le massacre continuait, mais malgré le roi, et au nom de Guise. Le roi, malgré l'horrible exécution du Louvre faite sous ses yeux et par lui, se lavait les mains du tout, commandait aux Parisiens le désarmement, et faisait écrire aux provinces que les Guises avaient tout fait, qu'il avait assez eu à faire pour se garder dans son Louvre, qu'il n'y avait rien de rompu dans l'édit de pacification.
Dès lors, affaire particulière et querelle de famille. Vendetta pour vendetta. La question posée ainsi ne pouvait manquer de tourner contre la poitrine de Guise cent mille épées protestantes. Tout retombait d'aplomb sur lui. Le très-secret conseil italien de la reine mère paraissait se dévoiler: Tuer les Châtillons par les Guises, puis les Guises par les Châtillons.
Henri de Guise, qui avait promis au roi de quitter Paris le dimanche soir, ne bougea pas. Tout son parti le retint. Les deux mille qu'on avait tués du premier élan étaient sans nul doute les six cents gentilshommes de Coligny et leurs domestiques. Tous ceux qui directement avaient travaillé au massacre, comme les dizeniers de la ville, ou l'avaient favorisé, comme les moines qui l'avaient prêché, les chanoines, curés et riches ecclésiastiques, qui logeaient l'armée des Guises, se sentaient fort compromis. Si Montmorency fût entré avec sa cavalerie pour exécuter le désarmement qu'ordonnait le roi, tous ces violents catholiques auraient été accusés par leurs voisins qui les avaient vus opérer, par les protestants parisiens. Ceux-ci étaient gens de commerce et d'industrie, comme on le voit sur une liste nominale des morts (des principaux, des gens connus) que donne la Relation: cordonniers, libraires, relieurs, chapeliers, tisserands, épingliers, barbiers, armuriers, fripiers, tonneliers, horlogers, orfévres, menuisiers, doreurs, boutonniers, quincailliers, etc. Ces libres marchands étaient en concurrence naturelle avec les marchands clients du clergé, affiliés aux confréries, coopérateurs de l'exécution. Mille raisons de peur, de haine, de jalousie de métier, et, tranchons le mot, d'intérêt, devaient leur faire désirer que l'exécution de dimanche continuât sur ces voisins odieux, concurrents de leur commerce, et peut-être demain leurs accusateurs.