Mais ces individus, ces oisifs, ces nobles et demi-nobles, ces bourgeois, ces rentiers, qui ont le temps de rêver des romans sous la discipline d'Ignace, sont une classe essentiellement paresseuse. Il faut, même en ce genre d'amusement religieux, supprimer le travail, l'effort, leur mâcher tout. Le directeur doit leur faciliter leur amplification, en donner les traits généraux, leur fournir un guide-âne. Et lui-même qui le guidera? Ce scolastique, cet homme de collége, ne sera-t-il pas lui-même embarrassé à mener son pénitent dans la voie du roman? C'est à cela que répondent les Exercitia; c'est un petit manuel assez sec, un livre de classe, un Gradus ad Parnassum, qui pouvait aider la stérile imagination du sot chargé de faire des sots.
Nous avons dit la recette que ce manuel donne pour amplifier, trouver, imaginer. Ce moyen, c'est l'appel aux sens. Tâchez à Bethléem, tâchez au jardin des Olives, tâchez même au Calvaire, d'appliquer les cinq sens. Voyez et écoutez, goûtez, touchez, flairez la Passion. Bizarre précepte, étonnamment grossier. Partout les sens appelés en témoignage des objets spirituels!
Condillac ne parle pas autrement. Comme lui, Loyola fait de la sensation le criterium de l'esprit.
Les sens, si durement étouffés, humiliés par le christianisme du Moyen âge, se trouvent ici bien relevés. Les voilà juges de tout. Dieu n'est plus sûr que par le tact.
L'homme ne croit plus Christ qu'autant qu'il a touché ses plaies, ni la femme Jésus si elle ne touche ses pieds, si elle ne les lave et parfume, ne les essuie de ses cheveux.
Cette méthode hardie et grossière ne pouvait manquer son effet; elle devait, dans le Midi surtout, dans la brûlante Espagne, être accueillie avec passion. Elle avait par deux choses une irrésistible puissance; elle faisait appel à l'esprit romanesque; elle invoquait les sens et faisait un devoir de les interroger.
N'ayez peur que dès lors l'homme ignorant, la femme, ne restent dans le mutisme où les laissait le Moyen âge. La langue est dénouée. C'est là la révolution immense de Loyola. Avec une méthode qui vous force d'analyser à fond la sensation et d'en rendre compte, qui vous impose de parler longuement de vous, de ce que vous sentez, vous êtes sûrs d'avoir des pénitents bavards qui ne finiront plus. Les femmes, les religieuses, se mirent à tant parler, qu'Ignace lui-même, épouvanté, exprima le désir que son ordre s'abstînt de prendre la direction de leurs couvents. On ne l'écouta guère. Même de son vivant, elles eurent des confesseurs jésuites.
Les conséquences de tout ceci devinrent incalculables dans l'Europe. Le monde en fut changé. Au moment où la confession était brisée dans le Nord par l'austérité protestante, elle se trouva immensément amplifiée, fortifiée dans le Midi; non, disons mieux, créée. Ce dernier mot est plus exact pour une révolution si grande.
Qu'on se figure la chose et qu'on la prenne aux entrailles de l'Espagne. Sur cette Espagne dominicaine, sur cette morne et silencieuse Castille, descend ce Basque de Biscaye qui, avec l'expansion de sa race excentrique, déchaîne hardiment le roman, fait parler tout le monde, oblige la Castille, l'Aragon, à desserrer les dents. On sait qu'il y a deux Espagnes, l'une fière et muette, mais l'autre intrigante et parleuse, celle de Figaro. Et Sancho même est de celle-ci; dans sa vulgarité, pour peu qu'on l'initie, il n'est que plus propre aux affaires. Cette Espagne, par les jésuites, eut son avénement dans les choses religieuses.
Le passage subit des dominicains aux jésuites, d'un laconisme de terreur à ce paterne bavardage, l'encouragement à l'esprit romanesque, l'appel aux sens surtout et l'emploi qu'on en fit dans le rêve, tout cela apparut à l'Espagne comme une émancipation, une liberté relative.