«Écrivez des romans de piété,» disait plus tard, vers 1600, saint François de Sales à l'évêque de Belley. Ils furent écrits, et partout lus. Mais bien plus neuf et plus hardi avait été, un siècle avant, Loyola, qui mit tout le monde à portée de rêver le sien.
Rien d'écrit, presque rien. Tout oral et tout personnel.
L'Évangile même est la matière de l'amplification... Ne vous effrayez pas. Ce n'est pas la libre lecture ni l'interprétation de l'Évangile. Ce sont tels versets, bien choisis, expliqués par le directeur. Le sens spirituel est fixé; mais les circonstances historiques sont remises au développement facultatif du rêveur solitaire.
Ce cercle est fort serré. Peu ou point d'Ancien Testament. Le merveilleux biblique, austère et sombre, est écarté. L'accord de la tradition antique, la perpétuité de l'Église, le mariage de l'ancienne et de la nouvelle loi, toutes ces grandes choses dont se nourrit la foi protestante, n'entrent pas dans la sphère des Exercitia d'Ignace, sphère toute réaliste, où l'âme s'édifie par l'imagination et l'invention anecdotique, en recherchant en soi les aventures probables qui ont pu se passer sur le terrain des Évangiles.
Or, qui connaît le génie méridional, sa vive personnalité, son instinct dramatique, sentira bien que le rêveur ne sera pas longtemps simple témoin de cette histoire. Il en sera bien vite acteur et coopérateur; il se fera à Bethléem ange ou mage, bœuf ou âne; il se fera ailleurs Pierre ou Matthieu, que dis-je? la Vierge, Jésus même.
Libre du joug de la théologie qui eût creusé le dogme, du joug de la tradition biblique qui explique l'Évangile par quatre mille ans d'histoire antérieure, livré à l'amusement de l'amplification biographique, il s'y mêle hardiment lui-même, en familiarité complète. Il parle sans façon à Jésus, l'écoute et lui répond, lui fait ses plaintes amoureuses, le gronde doucement (comme fait sainte Thérèse), parfois le somme de tenir ses promesses et le presse de ses exigences.
Énorme accroissement du moi, de la personne humaine! Le pécheur est si peu embarrassé, si peu humilié, qu'il dialogue avec son juge, que dis-je? l'embarrasse, et, comme en dispute amicale entre deux camarades, se fait parfois juge à son tour.
Permis de faire descendre Dieu à sa mesure, de rétrécir le Christ à ses convenances, de se faire un Jésus commode, un petit, tout petit Jésus. Car c'est lui qui se gêne, dans cette intimité, qui diminue, disparaît presque. L'idéal se supprime, et le réel est tout; le réel, je veux dire la bassesse individuelle de Sancho, Diégo, la platitude de tel petit bourgeois de telle petite ville.
Car, ne l'oublions pas, la bourgeoisie est née, par toute l'Europe, la classe éminemment propre au roman, un peuple oisif qui vit de la vie noble, peuple borné, d'autant plus difficile, qui n'admet l'Évangile qu'autant qu'il peut le faire à son image, bourgeois et platement romanesque.
Qu'est-ce que le roman? L'épopée non épique, l'histoire non historique, descendues l'une et l'autre de la grandeur populaire à la petitesse individuelle. Et le roman religieux? La religion sortie de sa haute sphère générale, pour se laisser manier et mouler au plaisir de l'individu.