Sainte Thérèse nous dit elle-même l'effet précoce de ces lectures sur elle. À l'âge de dix ans, son frère et elle, nourris par leur mère de romans, et déjà en faisant eux-mêmes, se contentèrent peu des paroles; vrais Espagnols, il leur fallut les actes. Ils partirent un matin, non pour combattre les chevaliers félons, mais dans l'espoir d'en être les martyrs, de périr chez les Maures. Nos petits Don Quichottes furent rattrapés à une lieue.
Mais l'Espagne elle-même ne le fut pas, et ne le sera jamais sur cette route des romans. En lire, en écouter, en faire, c'est le fond de l'âme espagnole.
La charmante sainte de Castille, à l'âme toute noble et transparente, nous a, dans l'élan personnel du roman qui a fait sa vie, donné la vraie pensée de l'Espagne d'alors: Défendre l'opprimé.
La victime des victimes et des opprimés l'opprimé, c'est Jésus, le doux petit Jésus, le bon et l'aimable Jésus, Jésus, l'époux du cœur, etc., etc.
Les juifs l'ont crucifié; brûlons les juifs. Les Maures l'ont blasphémé; brûlons les Maures. Les luthériens ont blessé sa sainte face en ses images; malheur aux luthériens!
Voilà comme la pitié devient fureur. C'est le point de départ de la croisade, le brûlant effort de l'âme espagnole, disons de l'âme du Midi.
Le Midi sous toutes ses faces et par tous ses moyens. Toutes les fureurs d'Afrique ne sont pas assez pour venger Jésus. Toutes les ruses des sauvages, au besoin, suppléent à la force.
Si la Castillane Thérèse n'eût été femme, si elle eût eu l'épée, elle l'eût vengé avec l'épée. Le Biscayen Ignace, aussi rusé que brave, y mit l'esprit de sa montagne, un esprit d'embuscade, de chasseur, ou de contrebandier.
La ruse fut d'autant plus puissante, qu'elle fut naïve; il prit le monde au piége qui le prit le premier.
Le génie romanesque, qui est la tendance nationale, n'osait, devant l'Inquisition, prendre l'essor dans les choses religieuses. Mais voici un matin ce hardi Biscayen qui lui ôte la bride, qui dit à ces rêveurs affamés de romans: «Rêvez, imaginez,» et qui leur en fait un devoir, un point de dévotion.