Donc, en ce chapitre, l'Espagne. Au chapitre suivant, les martyrs.

L'Espagne avait une prise très-forte sur l'Europe, et par sa grandeur, et par sa misère (qui compte tout autant en révolution).

Grandeur incontestable, par l'immensité des possessions, par le reflet des Indes, le prestige du monde inconnu, par l'ascendant de l'or, par la renommée des vieilles bandes. Mais cette grandeur n'était pas moins dans le respect de l'Europe, dans la fière attitude des Espagnols, dans leurs prétentions, qu'on ne contestait qu'à moitié, dans la servile imitation qu'on faisait de leurs mœurs et de leurs costumes, dans la souveraineté de leur littérature et de leur langue.

La vie noble, pour toute l'Europe, ce fut peu à peu la vie espagnole, le loisir, la noble paresse. Et l'Espagne, en effet, entrait de plus en plus en grand loisir. Elle était délivrée de tout ce qui l'avait occupée au Moyen âge, de sa croisade des Maures, de ses libertés intérieures. Dispensée de se gouverner et de vouloir, elle l'est encore plus de penser. L'Inquisition, qui gouverne (surtout depuis 1539), ferme une à une toutes les voies où pourrait s'échapper l'esprit.

Tout cela sous Charles-Quint. C'est une manie des historiens d'opposer toujours les règnes de Charles-Quint et de Philippe II. La décadence commence sous le premier, et de bonne heure. Seulement la nouveauté des colonies, l'immensité du débouché des Indes, ouvert tout à coup à la nation, l'empêchent de sentir l'asphyxie. À l'intérieur, elle n'est pas moins déjà affaiblie, languissante. En 1545, Charles-Quint demande six mille hommes à l'Espagne et n'en peut tirer que trois mille. L'extension de la mendicité, dans ce pays inondé d'or, se constate par une littérature nouvelle, le genre dit picaresque, les romans de mendiants et de voleurs. Dès 1520, paraît le Lazarille de Tormes.

L'or d'Amérique semble détruire ce qui reste d'activité. À l'oisiveté native, à celle du noble qui y met son orgueil, à celle du fonctionnaire payé pour ne rien faire, s'ajoute le loisir du capitaliste enfouisseur, qui vit d'un trésor inconnu.

Tous inactifs et tous muets. Est-ce à dire qu'ils soient immobiles? Oh! c'est tout le contraire. Tout ce qui ne court pas le monde, n'en voyage que plus en esprit. Ainsi sont les Arabes. Celui-ci qui reste les yeux fixes du matin au soir, il va à la Mecque, à Bagdad, que dis-je? au ciel, par d'infinis romans. De même, cette vive Andalouse ou la passionnée Castillane, en une heure d'immobilité, elles ont couru plus d'aventures que les princesses des Mille et une Nuits.

Les Amadis, qui sont toute une littérature, ont possédé l'Espagne jusqu'au milieu du siècle, où une autre commence, celle des bergeries, dont la France doit tirer l'Astrée.

Ceux qui auront la patience de compulser les annales de l'imprimerie espagnole aux XVe et XVIe siècles (jusqu'en 1540), y trouveront deux classes dominantes de livres, les Amadis, littérature du monde, les Rosaires et autres livres sur la Vierge, littérature de couvent, non moins galante et souvent plus hardie.

Ce sont deux paralytiques, insatiables lecteurs de romans, qui lancent le mouvement espagnol: le Biscayen Ignace, longtemps fixé sur une chaise par sa blessure; la Castillane sainte Thérèse, trois ans clouée au lit sans pouvoir se bouger.