Où prit-elle l'argent pour résister à l'Empereur? Dans un moyen désespéré qui, plus qu'aucune chose, va hâter la révolution:
Les deux grands corps qui écrasaient le royaume, le clergé et les gens de lois, amènent le gouvernement aux abois à doubler leur pouvoir.
Ceux qui ont lu les chapitres terribles des Chats fourrés de Rabelais, ceux qui ont vu les effrayantes voûtes du Palais de Rouen, leurs menaces suspendues, ceux-là devinent ce que pesa la tyrannie des marchands de justice, la justice, devenue marchandise et propriété, achetée et vendue. Que fut-ce donc quand Henri II, vendant six cents siéges à la fois, et créant six cents juges, multiplia ces antres de chicane et de vénalité par toute la France, quand toute petite ville eut son présidial, tribunal, avocats, procureurs, gens de lois innombrables? Les causes civiles et pécuniaires au-dessus de deux cent cinquante livres leur étaient interdites, mais ils jugeaient à mort. On réservait l'argent, mais on livrait le sang. Une vie d'homme était cotée fort au-dessous de cent écus.
Pouvoir énorme, et dans les mains des enrichis, des fils de financier, des enfants d'usuriers, d'une bourgeoisie de petite ville, d'esprit étroit et bas, toujours le chapeau à la main devant les gens de la cour et les puissants solliciteurs, contre qui eût lutté parfois la liberté des Parlements. La justice fut mise à la portée des plaideurs qui plaidèrent d'autant plus, mais elle fut bien plus dépendante. Les grands seigneurs se mirent à plaider tous, étant toujours sûrs de gagner.
Une révolution non moins grave, ce fut l'énorme reculade du pouvoir civil devant le clergé. On lui rend ses justices.
Le prêtre peut-il être juge? et n'a-t-on pas à craindre sa trop grande miséricorde? J'ai trouvé la réponse dans un registre de 1403, où un prisonnier aime mieux être pendu par le prévôt du roi que rester prisonnier de l'évêque. La reine Blanche est célèbre pour avoir brisé les cachots de l'église de Paris. Tout le travail de nos rois avait été de miner, supprimer, les justices ecclésiastiques.
Le clergé profita de l'invasion imminente. À la royauté effrayée, qui ne sait où donner de la tête, il offre trois millions d'écus d'or. Il ne demande qu'une chose, c'est qu'on biffe le grand titre de François Ier, l'ordonnance appelée la Guillelmine (de Guillaume Poyet), qui avait mis au néant les justices de l'Église. Le clergé, ce pauvre clergé qui, à toute demande, déplore son indigence, trouve cette somme tout à coup; une vente de chandeliers, de vases, vingt livres imposées par clocher, y suffirent, sans vendre un pouce de terre.
Le grand jurisconsulte Dumoulin venait précisément de donner au roi contre le clergé plus qu'une armée, un livre qui marquait Rome et les évêques comme simoniaques et faussaires. Puissant coup de tocsin sur les biens ecclésiastiques. Le clergé répondit par ce grand don d'argent. Dumoulin fut puni d'avoir servi le roi. Loué du connétable, persécuté des Guises, il lui fallut s'enfuir de France.
De la belle défense de Metz, et de l'échec de l'Empereur, il nous resta un grand malheur public. Cette défense, où tous furent admirables, devint la gloire d'un seul.
François de Guise s'était trouvé, par le concours de tous les princes et seigneurs de la France, dans la haute et singulière position de commander à tous, d'avoir pour soldats des Vendôme, des Condé, des Montpensier, des Longueville; il fut là le prince des princes, et j'allais dire le roi des rois. Des hommes moins connus, bien autrement utiles, Italiens et Français, les premiers militaires du temps, groupés autour de Guise (gendre du duc de Ferrare), l'aidaient de leur conseil, et il en savait profiter. Il montra, en ce grand moment et dans ce rôle unique, un très-bel équilibre de qualités contraires, guerrières et administratives, de valeur froide et ferme, de prudence, d'humanité même.