Son dur métier d'instructeur et créateur de l'infanterie, son rôle d'inflexible justicier, pour dompter le soldat et protéger le peuple, son effort pour rester lui-même, ferme et pur, au foyer des intrigues, donna à cette haute vertu une ombre, d'être amère et chagrine. Vivante censure de ses contemporains, il opposa à la fortune un fier mépris, et le reproche de son triste et hautain regard.
Des choses et non des mots, agir et non paraître; c'est ce qu'on voit dans toute sa vie. La discipline militaire, la moralisation de l'armée, c'est toute sa pensée pendant quarante ans. Toujours prêchant d'exemple; partout où il y a quelque service dur, obscur, périlleux, des coups à recevoir, et point de récompense, là on rencontre Coligny. Au contraire de tant d'autres qui se mettent en avant, il s'est montré si peu, que c'est par un hasard, souvent par ses ennemis, qu'on découvre ce qu'il a fait.
Lisez par exemple Tavannes. Il conte que son père fit à Renty la belle charge de gendarmerie qui renversa les impériaux, et dont Guise voulut se donner l'honneur. Mais Brantôme (peu partial certainement, catholique, et non récusable) dit que la charge était impossible tant qu'on n'avait pas débusqué d'un bois un corps d'arquebuses espagnoles, qui, posté sur le flanc, eût foudroyé ceux qui chargeaient. Coligny mit pied à terre; avec ses meilleurs fantassins, une pique à la main, il fondit dans le bois, battit les Espagnols deux fois plus forts, fit de sa main la rude et hasardeuse exécution. Tavannes alors chargea.
Le soir, dans la chambre du roi, Guise disant:
«Nous avons fait ceci, cela...» Coligny dit: «Où étiez-vous?» Mot dur, mais juste. Le trop avisé capitaine, quelle que fût sa valeur, se réservait souvent, arrivait tard et recueillait le fruit. À Dreux, cette lenteur passa pour trahison, quand on vit Guise attendre froidement que tout, ami et ennemi, se fût détruit, et rester seul vainqueur.
Quoi qu'il en soit, ce mot de vérité lui fut comme un fer rouge. Il se sentit compris et pénétré, et il s'écria violemment: «Ah! ne m'ôtez pas mon honneur!—Je ne le veux nullement.—Et vous ne le sauriez!...» Les choses se gâtaient. Le roi s'interposa et les fit taire. Mais depuis ils furent ennemis.
Pour revenir à Saint-Quentin, on voit parfaitement que l'homme qui s'y jetait se perdait à coup sûr pour donner deux jours à la France, désarmée et surprise. Jarnac et d'autres le lui dirent. Tout le monde fuyait de Saint-Quentin. Et fort peu voulaient y aller. De ceux qu'y menait Coligny, bon nombre le laissèrent en route. La chance d'être secouru était minime, la défense ne pouvant être que très-courte, les Espagnols étant arrivés très-forts, Montmorency faible, éloigné, éperdu, ahuri dans les préparatifs.
Dans le récit très-fier qu'il a laissé de son malheur, il y a pourtant cela de réservé et de modeste qu'il glisse sur l'horreur de la situation et l'imprévoyance de son oncle. Il abrége; on en sent plus qu'il ne dit. Il constate seulement qu'à Saint-Quentin il n'eut en arrivant que vingt-cinq arquebuses, que le boulevard était sans parapet, le fossé commandé par des maisons où se logeaient les Espagnols, le rempart nul, «et le dehors plus haut que le dedans.» On pouvait faire brèche en une heure. Deux ouvertures étaient bouchées avec des claies d'osier, des balles de laine. De vieilles poudres, qui pourtant éclatèrent, tuèrent beaucoup d'hommes et ouvrirent une brèche à passer trois chariots. Coligny s'y mit lui septième, et un moment fut seul, ou à peu près, pour défendre sa ville. Tout le monde y était si découragé que, d'une foule de paysans réfugiés, personne ne travaillait. Il fut contraint de dire qu'il ferait pendre ceux qui ne voulaient pas se défendre. Par deux fois, son frère Dandelot hasarda tout pour entrer dans la ville à travers les marais. Il y parvint, mais avec peu de monde.
Montmorency enfin, le 10 août, arriva pour le dégager. Diane, amie du connétable, en haine de François de Guise, qui ne faisait rien en Italie, avait obtenu pour Montmorency autorisation de livrer bataille. S'il gagnait, c'était Guise qui allait se trouver battu, autant et plus que l'Espagnol.
Il suffit de voir aux dessins du temps la grosse tête carrée, médiocre, suffisante, de Montmorency, pour sentir que cet homme fort et laborieux, qui eut plus de suite sans doute, de travail et de sérieux, que d'autres favoris, n'en étaient pas moins incapable, qu'il fut un ministre, un général de troisième ordre, inévitablement battu.