Il se mit à canonner l'ennemi, l'obligea à se concentrer. Il triomphait. On lui disait en vain qu'il pouvait être enveloppé. Il avait entre lui et l'Espagnol, il est vrai, un marais et une rivière. Une chaussée traversait le marais, et par cette chaussée qu'il n'eut pas l'esprit d'occuper, les Espagnols pouvaient tomber sur lui. Serré de toutes parts par des forces bien supérieures, il fut pris, lui et tout, sauf quatre mille hommes tués et un corps qui se dégagea. Que pouvait Coligny? Il eut beau s'obstiner avec son frère. Eux seuls voulaient se battre. L'amiral n'avait que trois hommes avec lui sur la brèche, quand un Espagnol lui rendit le service de le prendre et le sauva des Allemands qui ne faisaient aucun quartier.
Nul n'arrêta les Espagnols que Philippe II lui-même. Ce jeune roi, si sage et si peu curieux de la guerre, était resté aux Pays-Bas. Il eut peur de trop vaincre, accourut et arrêta tout. Il ne voulait point faire un pas avant d'avoir bien assuré sa route; il se mit à fortifier nos villes picardes, comme s'il les eût prises à jamais. Sa prudence fit notre salut.
Cependant Guise arrive. On le fait lieutenant général du royaume. On lui dit d'attaquer Calais. C'était depuis longtemps l'avis de Coligny. Notre brave italien Strozzi avait fait plus que de conseiller; avec un habile ingénieur de son pays, il s'était hasardé d'entrer déguisé dans la place, et il répondait de la prendre. Guise hésita, pensant que c'était un piége de ses ennemis. Mais le roi ordonna, et dit qu'il s'y rendrait lui-même, ce que refusa Guise obstinément. S'il assiégeait Calais, il voulait en avoir l'honneur.
Le 1er janvier 1558, une marche rapide, habilement dérobée à l'ennemi, nous mit devant la ville. Il n'y avait que huit cents hommes, ni vivres, ni munitions. La seule entrée par terre, le pont de Nieullay, fut emportée d'emblée par nos arquebusiers français. Mais, du côté de la mer, un auxiliaire, sur qui Guise ne comptait pas, lui était arrivé. Le frère de Coligny, colonel général de l'infanterie, n'avait pas perdu un moment; échappé de prison, il accourt au galop, met pied à terre, emporte Risbank, l'entrée du port, l'abord du côté de la mer (2 janvier). Le 4, la brèche était ouverte; le 5, la vieille citadelle emportée. Lord Wentworth, gouverneur, étonné de cette furie et sans moyen de défense, capitule le 8 janvier. Nous reprenons Calais, perdu depuis deux cent dix ans. L'Angleterre pleure de rage; la France est ivre et folle. Elle ne se souvient plus de sa grande défaite. Cet heureux coup de main a fait tout oublier.
Le bizarre et l'inattendu, c'est que Guise, l'épée du parti catholique, par son succès, refait l'Angleterre protestante. Marie, avec son légat Pôle, dans ses quatre années de supplices, avait usé la Terreur catholique. Vaincue par les martyrs, elle se sentait impuissante et comme submergée dans la grande marée montante du protestantisme vainqueur. Négligée de son cher époux, le roi velu, et furieuse de ses nuits veuves, blessée par Rome qu'elle servait si bien, excommuniée par un pape imbécile, elle reçut encore cet horrible coup de Calais, honte nationale que l'Angleterre lui mit comme une pierre sur le cœur. Elle n'y survécut guère, et mourut conspuée du peuple, laissant le trône à celle qu'elle haïssait à mort, la protestante Élisabeth (novembre 1558).
Au retour de Calais, ce n'était plus le même Guise. C'était un grand chef de parti. Il allait, il montait, emporté du coursier de feu qu'on appelle opinion. Sa fortune eut deux ailes: d'une part, l'engouement populaire; de l'autre, la passion calculée d'un parti en péril, qui avait besoin d'un messie. Il avait la France, il avait l'Église. Sa subite grandeur faisait ombre à la royauté.
Il ne ménagea pas cette situation unique. Ce fils de la fortune, cyniquement, d'une âpreté sauvage, la brusqua en se dégradant.
Une seule chose le gênait, Montmorency, les Châtillons. Ce grand homme en prison, Coligny, lui était amer, odieux. Dandelot, qui venait à Calais de l'aider d'un bon coup d'épaule, lui était singulièrement à charge. Il dit au roi, en revenant, que Dandelot n'allait pas à la messe, et que, s'il le suivait à Thionville, dont on proposait le siége, sa présence ferait tout manquer.
C'était plus qu'une prière dans l'état violent où était Paris. Le roi n'aurait osé employer Dandelot, qui ne tarda pas à perdre la charge de colonel de l'infanterie.