Faut-il le dire pourtant? ce cancer exécrable qui rongeait les os de l'Espagne, pour l'heure même, la rendait terrible. Philippe II apparaissait comme un peu plus qu'un pape, comme représentant du vrai catholicisme austère, vengeur, épurateur de la foi catholique, le roi des flammes. Rome suivait de loin. Le duc d'Albe parle du pape comme de tout autre petit prince.

Contre la France divisée, contre l'Angleterre agitée, l'Espagne avait la force de sa grande attitude, n'ayant qu'un principe, et non deux. Le jeune roi aussi, vivant renfermé, appliqué, toujours sur ses papiers, mystérieux dans sa vie privée, correspondait à l'idée sombre qu'on se faisait d'un monarque espagnol. Personne ne savait combien sa nature forte, étroite, bigote et dure, sensuelle pourtant et cruelle, allait se pervertir dans son épouvantable rôle.

La France présentait un grand contraste avec l'Espagne. Ruinée d'argent, il est vrai, elle surabondait de force. Une pléthore maladive se montrait dans la violence des partis. Certaines classes s'étaient immensément multipliées, la noblesse et la bourgeoisie. Le peuple s'était fort aguerri. Et, ce qui étonnait le plus, telle qualité, étrangère à l'ancienne France, avait apparu tout à coup. L'austérité, la gravité, la pureté des mœurs protestantes, transformèrent plusieurs villes, même de l'aveu des catholiques. Nombre de ceux-ci, dans la robe surtout, envièrent et imitèrent la noblesse morale des réformés qu'ils haïssaient. S'ils n'en prirent la pureté chrétienne, ils eurent du moins leur gravité, leur tenue, leur persévérance.

Le duc d'Albe pense lui-même qu'à ce moment la France était très-redoutable: «Si les Français n'avaient eu tant d'affaires sur les bras, si Votre Majesté n'avait prévenu leurs projets, il leur était facile de se rendre maîtres de la chrétienté tout entière.» (Gr., VII, 240.)

CHAPITRE XI
TERRORISME DES GUISES—LA RENAUDIE
1560

Les Guises, appuyés en France par Philippe II et ses rivaux en Angleterre, comme chefs du parti catholique, avaient double sujet d'imiter l'Espagne, dans ses furies contre les hérétiques, de la surpasser, s'ils pouvaient.

Comment allait s'organiser la machine des persécutions?

On l'a vue déjà sous deux formes, la police des curés, les sermons sanguinaires des moines. L'énorme clientèle du clergé dans Paris, les confréries marchandes qui lui étaient affiliées, les bandes d'écoliers tonsurés, les frères de toute robe, surtout les Mendiants, enfin, et plus que tout, l'infini des misères publiques, le grand troupeau des pauvres assidus aux églises, assiégeant les couvents, suivant les prêtres distributeurs d'aumônes, tout cela, dis-je, rendait possible la Terreur ecclésiastique.

Force morale énorme, mais non moindre matériellement. Notre-Dame et les grands abbés (Saint-Germain, Sainte-Geneviève, Saint-Martin, etc.), nombre d'églises avaient juridictions, officiers, huissiers, sergents et bedeaux. Tout cela appuyé du guet et du prévôt, d'autre part soutenu des pauvres robustes à bâtons, c'était une cohue redoutable. Qu'était-ce si le clergé, maître dans chaque paroisse, avait fait appel aux bannières, à cette armée urbaine qui, dès le temps de Charles VI, offrait un front de soixante mille hommes?

Dès août 1559, un mois ou deux à peine après la mort du roi, le cardinal de Lorraine dressa ses batteries. Le personnel de ses acteurs se composait ainsi.