Il y avait un clerc du greffe, Freté, homme d'esprit et parleur habile, qui faisait l'apôtre à merveille; on le mettait fréquemment au cachot avec les prisonniers douteux. Ce comédien les gagnait, les tentait, leur faisait désirer la couronne du martyre. Chose peu difficile, au reste; il suffisait de leur dire, comme faisait le lieutenant criminel: «Si tu renies Jésus, il te reniera à son tour.»
Il y avait encore un tailleur, Renard, homme nerveux, peureux, qui, depuis l'horrible hiver de 1535, où l'on brûla tant d'hommes, vingt ou trente ans durant, fut entre la peur et la foi. Il se fit, se défit, se refit protestant. Quand la persécution revint, on lui dit que, comme relaps, il était perdu. Effrayé, il se fit mener à l'inquisiteur de Mouchi, lui donna les noms les adresses, tout le détail des assemblées. En une fois il révéla toute l'Église.
Son charitable conseiller, qui l'effraya et le mena, était un homme de sac et de corde, un certain orfévre, Ruffange, ex-surveillant d'assemblées protestantes, destitué pour s'être approprié l'argent des pauvres. Sur l'espoir de la belle prime qu'on promettait (la moitié de la confiscation!), il s'était fait délateur patenté. On aurait rougi cependant de ne produire que lui. Il fallait des témoins.
Deux apprentis avaient été menés par leurs maîtres aux assemblées. Puis, fiers de ce secret, ne voulant plus rien faire, ils furent mis à la porte. Leurs mères, fort irritées, les mènent à confesse, leur font déclarer tout.
L'inquisiteur et un parlementaire accueillent, caressent ces garçons, les gardent avec eux, les font manger et boire. Les vauriens, tout à coup importants, bien nourris, parlent tant qu'on veut, davantage. Les assemblées infâmes, les orgies aux lumières éteintes, tout ce qu'on disait de sale, ils ont tout vu, tout fait.
Ayant ces témoins respectables, on ramasse des forces. Archers du guet, sergents de la justice, bedeaux et porte-croix, on réunit le ban et l'arrière-ban. On fond rue des Marais sur une hôtellerie. L'assemblée y était nombreuse; quatre hommes tirent l'épée; sans s'étonner de cette racaille de police, barrent la porte de leur corps, donnent le temps aux autres d'échapper. À force de pousser, la foule entra pourtant. Tout fut cruellement saccagé, les gens blessés, les caves surtout pillées, les tonneaux éventrés; une scène hideuse d'ivresse, de sang et de pillage.
On passa à d'autres maisons, aux dénoncés, puis aux suspects. On ne voyait que gens traînés, meubles en vente, butin emporté. La police ne pillait pas seule. Derrière elle venaient les glaneurs, tout ce qu'il y avait de garnements dans la ville. Cela popularisait fort l'exécution; le pauvre monde voyait bien qu'on ne perdait rien à travailler pour Dieu. À chaque carrefour, des moines ou des abbés crottés causaient et animaient les groupes. Et l'on voyait aussi aux bornes de petits misérables qui étaient affamés et cherchaient leur vie aux ordures; car personne n'osait leur donner: c'étaient les enfants protestants.
Les princes d'Allemagne en vain étaient intervenus, spécialement en faveur de Dubourg, qui était encore à la Bastille. Ordre vint de l'expédier. Tout appel épuisé, ses parents, à force d'argent, lui avaient ménagé l'appel au pape. Il refusa et se laissa brûler. Ses collègues, qui étaient ses juges, et qui brûlaient en lui les libertés du Parlement, disaient: «Ce fut un juste; mais il a la loi contre lui.»
La justice s'étant suicidée elle-même, des libertés nouvelles commencèrent dans Paris, celle surtout de battre les passants. À tous les coins des rues, aux meilleures maisons catholiques, on mettait des Vierges Maries devant lesquelles on marmottait. Ces marmotteurs ne perdaient pas leur temps, ils arrêtaient les gens avec leurs boîtes ou tirelires, où il fallait donner pour le luminaire de la bonne Vierge, pour les messes qu'on lui dirait, pour les procès à faire aux luthériens; qui ne donnait, était battu. Mode excellente qui alla s'étendant. On se mit, avec des bâtons, à promener ces boîtes de maison en maison. Un refus désignait pour le meurtre et le pillage.
Cette Terreur dura tout l'hiver. Le cardinal triomphait tellement, qu'il mena à grand bruit les deux apprentis à la cour, contant cyniquement aux dames toutes les infamies protestantes. Le malheur voulut cependant que, dans ce troupeau de moutons qu'on égorgeait muets, il y eût un homme résolu, un certain avocat Trouillas, de la place Maubert. Les deux vauriens parlaient fort des filles de Trouillas et s'en vantaient. Le père, solennellement avec elles, alla s'emprisonner, et exigea que la chose fût éclaircie. Les misérables, confrontés, se coupèrent, s'embrouillèrent. Cette famille courageuse couvrit la justice de honte.