La protection publique cessant, le gouvernement s'affichant comme gouvernement d'un parti, chacun était tenté de se protéger soi-même. On lança édit sur édit pour défendre les armes, et on les enlevait de vive force. Défense très-spéciale de voyager avec des pistolets. Ordre de courir sus à qui en porte, et de crier sur lui: «Au traître! au boute-feu!» Enjoint aux paysans de laisser leurs travaux, pour y courir, de sonner le tocsin sur celui qui voyage armé.
Une réaction était infaillible. Quels en seraient les chefs? Navarre? Condé? l'amiral ou Montmorency? Celui-ci était poussé sans ménagement. Guise n'était pas content d'avoir tiré de lui la charge de grand-maître, et de son neveu le gouvernement de Picardie. Il faisait encore au vieux Montmorency un procès ruineux sur je ne sais quelle terre. Tel était ce pouvoir, irritant, provocant sur le petit et sur le grand, tracassier, processif, menant de front deux guerres, celle de force et celle de chicane, plaidant au Châtelet pour un champ, pendant qu'à main armée il saisissait la monarchie.
Ils pensaient, non sans vraisemblance, que le roi de Navarre d'une part, Montmorency de l'autre, n'oseraient fâcher le roi d'Espagne, dont le premier était l'humble client, l'autre le serviteur et l'obligé.
Condé, moins dépendant que son frère de l'Espagne, était chef naturel de la révolution. On s'adressa à lui. Des hommes intrépides, de fortune désespérée, s'offrirent, dirent que rien n'était plus facile, qu'on ne nommerait pas même le prince, qu'il n'avait rien à faire qu'à s'en aller princièrement jusqu'à la Loire, à Orléans, et là d'attendre, qu'on ferait tout pour lui, qu'on enlèverait les Guises, qu'on lui mettrait en main le roi et le royaume.
L'homme qui se faisait fort ainsi de transférer la France était un gentilhomme du Périgord, le sire de la Renaudie, ruiné et diffamé pour un procès. À tort ou à raison? il n'est aisé de l'éclaircir. Lui-même contait ainsi la chose. Sa famille avait élevé et nourri un jeune et savant homme, le greffier du Tillet; ce nourrisson, dès qu'il eut plumes et ailes, tourna du bec contre son nid; fort de sa position au Parlement, il attaqua ses bienfaiteurs, leur fit procès, gagna. Ce n'est pas tout; il fit happer la Renaudie, comme ayant fait des pièces fausses. Tout cela d'autant plus facile, que du Tillet s'était donné aux Guises, au cardinal de Lorraine, qui se servait de lui. Un beau-frère de la Renaudie, messager du roi de Navarre, fut, par ordre de François de Guise, mis à la torture à Vincennes, et étranglé par le garrot, à la mode espagnole.
La Renaudie, élargi, était passé en Suisse, avait vu les réfugiés à Lausanne, à Genève, mis son épée aventurière à la disposition des saints. La difficulté était de leur faire croire qu'il n'y avait pas de révolte en tout cela. Les vrais révoltés, au contraire, disait-il, les usurpateurs, c'étaient les Guises, qui tenaient le roi prisonnier. On n'agissait que pour son bien, pour le remettre en liberté.
Rien de plus innocent. Nul droit plus évident pour un peuple que d'aller porter à son roi ses doléances. L'année dernière, on avait vu les Écossais, d'un grand soulèvement pacifique, partir à la fois de toutes les villes, aller par cent mille et cent mille, faire leurs remontrances à Stirling. La France allait en faire autant; pacifiquement, mais tout entière, elle devait se diriger vers Blois. Seulement, comme on pouvait prévoir que les Guises fermeraient la porte, il n'était pas inutile d'avoir quelques centaines d'épées de gentilshommes qui se chargeassent de l'ouvrir.
Les actes émanés des Guises, qui qualifièrent et frappèrent la révolte, ne manquent pas, pour l'amoindrir, de la concentrer dans la Renaudie et ceux qui armèrent avec lui. Ce qui est sûr, c'est qu'un petit nombre de nobles, venus de toutes les provinces, se rallièrent à lui à Nantes, et s'engagèrent pour eux et leurs amis. Voilà ce qu'on appelle conjuration d'Amboise ou conjuration de la Renaudie. Les histoires postérieures, écrites longtemps après sous Henri IV, les de Thou, les Matthieu, pour abréger ou simplifier, unifient, concentrent et précisent, écartent nombre de circonstances, réduisent une grande révolution à un petit mouvement. Les modernes encore plus. L'un d'eux, sans preuve, raison ni vraisemblance, suppose une assemblée en règle de tout le parti protestant, et présidée par Coligny!
Tenons-nous-en aux récits du temps même, rétablissons les circonstances qu'on a cru pouvoir écarter. La révolution reparaît ce que le seul bon sens devait faire présumer, immense, infiniment diverse, mais absolument spontanée.
L'équivoque de la Renaudie ne trompait que ceux qui voulaient l'être. On devinait parfaitement qu'un homme comme le duc de Guise ne serait pas aisément enlevé, qu'il y aurait un rude combat. Et l'on sentait aussi qu'aller en armes arracher au roi ses premiers serviteurs, ses oncles (par sa femme), le délivrer des Guises pour l'assujettir à Condé, ce n'était pas précisément un acte d'obéissance.