Rien n'indique que les ministres protestants y aient pris la moindre part. Ils recevaient encore le mot d'ordre de Genève, et Genève condamna cet événement.

Beaucoup de Français s'abstinrent de même par loyauté et fidélité monarchique. Ils auraient cru entacher leur honneur. Au moment où le roi d'Espagne venait de s'engager à protéger le petit roi, une telle prise d'armes pouvait donner prétexte à l'invasion espagnole.

Enfin, chose très-grave, de grands mouvements populaires avaient lieu en Normandie, d'un caractère anarchique et sinistre, absolument étranger et contraire à l'influence de Genève. Un maître d'école de Rouen prêchait la résistance à main armée, non pas la nuit dans quelque cave, mais le jour en plein champ, à un peuple innombrable. Cet homme, dont les protestants parlent avec horreur et qu'ils flétrissent du nom d'anabaptiste, rappelait les prophètes de Munster par son illuminisme, ses visions, ses révélations. L'Esprit le saisissait quand il planait sur cette foule. Il luttait, se débattait contre, écumait, se tordait. Enfin l'Esprit était vainqueur, le torrent débordait en brûlantes paroles qui toutes ne prêchaient que l'épée.

Cette génération, élevée dans la terreur de la tragédie de Munster et dans la plus profonde antipathie pour l'anabaptisme, avait d'autant plus d'éloignement pour toute résistance armée. Il fallut des circonstances inouïes, les plus cruellement provocantes, pour l'amener à la guerre civile. Aussi l'on ne voit pas que beaucoup de gens aient armé. La grande foule qui se mit en mouvement, partit sur ce mot d'ordre qu'on répandit: Aller se plaindre au roi. Elle partit sans armes, innocente et confiante, de toutes les provinces, croyant uniquement appuyer une remontrance sur le gouvernement des Lorrains et l'usurpation étrangère, en faveur des princes du sang, du droit national, de l'autorité légitime. Dans une chose tellement licite, il n'y eut ni crainte, ni précaution, ni mystère. Toutes les routes se couvrirent de gens qui marchaient vers la Loire, sans être affiliés à la conjuration, probablement sans savoir même le nom parfaitement obscur de la Renaudie.

Notez que, dans ceux même qui armèrent et furent pris, il n'y a aucun nom connu. Le plus considérable est un baron de Castelnau, apparenté à quelques grandes familles. Du reste, aucun seigneur. C'étaient, en tout, quelques centaines de petits gentilshommes, étrangers à la haute noblesse, et non moins inconnus à la grande foule populaire qui allait se plaindre au roi.

Ce qu'il y avait de considérable parmi les nobles délaissait les Guises et la cour dans une grande solitude, et s'était tout d'abord groupé autour des Montmorency et des Châtillon. Toute la crainte des Guises, qui furent de très-bonne heure avertis du mouvement, c'était que les trois Châtillon, l'amiral Coligny, le cardinal Odet et Dandelot, n'en prissent la conduite. De quoi ils étaient très-éloignés, et comme neveux du connétable, et comme loyaux sujets, enfin comme chrétiens protestants, encore très-soumis à Genève, fort éloignés des doctrines hardies de Knox et du covenant écossais. Ils ne voyaient pas clair dans ce grand mouvement anonyme d'une foule mêlée, encore moins dans cette ténébreuse chevauchée d'un homme mal noté, qui, avec un parti de petite noblesse, avait aussi embauché quelques reîtres, nouvellement licenciés.

La Renaudie était venu à Paris, sans nul doute pour tâter les ministres réformés, qui y avaient déjà un centre. Tout indique qu'il échoua. L'affaire eût été bien autrement organisée, harmonique et d'ensemble, s'il eût eu l'appui des églises qu'on venait de constituer. N'ayant Genève, il n'eut Paris. Il dut manquer la France.

À Paris, il logeait au faubourg Saint-Germain, dans la maison garnie que tenait un certain avocat Avenelles. Cet homme, à qui on put cacher la chose, y entra, puis s'en effraya et dit tout à Millet, secrétaire du duc de Guise (qui a compilé ses Mémoires). Millet leur mena Avenelles. Ils étaient déjà avertis, surtout d'Espagne. Ils virent que la chose était sérieuse, et se jetèrent, avec le roi, au fort château d'Amboise.

Là, ni troupes ni munitions dans le château. La ville même d'Amboise pleine de protestants. La grande ville voisine, Tours, indifférente ou hostile. La nécessité d'attendre que le secours leur vint de Paris, de cinquante ou soixante lieues. Si la Renaudie eût agi seul, et fût venu d'une seule course avec deux ou trois cents chevaux, il prenait le renard au gîte. Il aurait eu la ville sans coup férir, et le château, sans vivres ni poudre, eût été obligé de traiter au bout de deux jours.

Mais l'assemblée de Nantes, peu confiante pour la Renaudie, lui avait donné un conseil de six personnes qui l'obligèrent d'agir avec prudence, autrement dit de manquer tout. On s'attendit les uns les autres; on voulut agir en cadence avec le chef muet (Condé); on attendit peut-être ce que feraient les Châtillon.