Quand le duc de Guise le sut, il fut exaspéré de l'audace du mourant qui damnait un homme comme lui. «Damnés! damnés! s'écriait-il, tirant sa barbe rousse. Il en a menti, le vilain!... Il est mort comme un chien, qu'on me le jette à la voirie!»

Cette certitude qu'il avait d'être tué tôt ou tard le rendait très-féroce. Castelnau, ayant longuement disputé de la foi avec le cardinal, lui fit accepter quelque chose, et il en prenait à témoin le duc: «Eh! que m'importe à moi? dit celui-ci. Qu'ai-je à faire de ta religion? mon métier n'est pas de parler, mais de couper des têtes.—Mot indigne d'un prince!» dit courageusement le martyr.

Les femmes et les enfants étaient menés, après souper, voir les exécutions. Les petits frères du roi s'y habituaient et finirent par en rire.

Les dames avaient pitié dans le commencement. La duchesse de Guise, qu'on traîna pour voir ce spectacle, rentra éperdue chez la reine mère. «Qu'avez-vous? lui dit celle-ci.—Ce que j'ai? Ah! madame! je viens de voir la plus piteuse tragédie, le sang innocent répandu, les bons sujets du roi à mort... Comment douter qu'un grand malheur ne frappe bientôt notre maison!»

Personne ne fut exempt de cette complicité des yeux. On exigea de Condé même qu'il regardât par la fenêtre, qu'il vît mourir ceux qui mouraient pour lui. On l'y traîna, pour ainsi dire. À ce dernier degré de honte, mordu au cœur, il s'écria: «Je comprends bien pourquoi on fait mourir tant de braves gentilhommes qui ont rendu tant de services. Les étrangers auront bon temps; avec l'aide d'un prince ennemi, ils mettront en proie le royaume.» Ce mot était tout un réquisitoire pour faire mourir plus tard les Guises. Ils comprirent, et le cardinal dit qu'il fallait le tuer. On assure qu'ils auraient voulu que François II, qui jouait souvent avec lui, lui donnât un coup de dague. Comment compter pourtant sur une main si faible? on ne tenait ni le roi de Navarre, ni Montmorency. Qu'eût-il servi d'égorger Condé!

Toutefois, pour être folle, l'idée eût pu, à la rigueur, leur traverser l'esprit. Le cardinal était dans le paroxysme féroce d'un poltron rassuré qui se venge de sa peur; Guise, dans la sauvage fureur d'un homme qui s'est cru adoré, et qui se voit maudit. Il avait soif de sang. Toutes les lettres qu'il fait écrire, comme lieutenant du roi, ne parlent que de tuer, pendre, tailler en pièces: «En finir avec la canaille qui ne fait que charger la terre,» etc., etc. Sans parler des potences, et des têtes fichées, les cadavres exposés au marché, dont on souffrait la puanteur, on noyait dans la Loire, on tuait dans les bois, on tuait dans le château. Un gentilhomme étant venu s'informer de la santé de Guise de la part du duc de Longueville, qui se disait malade (pour se dispenser de venir), Guise voulut qu'il emportât un effet de terreur, et qu'on sût bien quel homme désormais il était. Il le reçut à table, et dit: «Rapportez-lui que je me porte bien, et de quelle viande je me régale.» On amena un homme grand, de belle apparence, qui fut accroché par le cou aux barreaux des fenêtres, et lancé sous les yeux du gentilhomme épouvanté.

Mais ces morts n'étaient pas muettes. On n'avait pas si bon marché de ces hommes d'épée que des pauvres martyrs des villes, ouvriers, artisans, qui, quarante ans durant, avaient alimenté la flamme des bûchers, sans rien faire que bénir, prier. Ceux-ci priaient contre leurs assassins, voulaient leur châtiment, et déjà le commençaient par leurs regards et leurs paroles. Ils sentaient avec eux la France, la vraie France, le ciel et l'avenir. Ils levaient en mourant leurs mains loyales à Dieu. L'un d'eux, M. de Villemongis, trempa les siennes dans le sang de ses amis déjà exécutés, et, les élevant toutes rouges, cria d'une voix forte: «C'est le sang de tes enfants, Seigneur! Tu en feras la vengeance!»

CHAPITRE XII
MORT DE FRANÇOIS II ET CHUTE DES GUISES
1560

Le 31 mars et le 12 avril, les Guises firent faire au nom du roi deux apologies de l'affaire d'Amboise, l'une envoyée au Parlement, l'autre au roi de Navarre. Ils réduisirent les tailles, et créèrent chancelier un homme connu pour modéré, L'Hospital, chancelier de la sœur d'Henri II, Madeleine, récemment mariée au catholique duc de Savoie, mais qui tenait à Nice sa cour dans un tout autre esprit.

Changement subit, inouï, incroyable! Disons mieux, défaillance étrange des Guises! Le cœur manqua, ce semble, au cardinal de Lorraine; la girouette tourna; la violence fit place à la peur.