Et cependant que faire? La Châtaigneraie demandait le combat; il avait fait grand bruit et s'était adressé au roi (c'était encore François Ier), qui défendit de passer outre. Combien de temps l'affaire fut-elle suspendue? Nous l'ignorons. Mais les mots ironiques, les gestes de mépris, les affronts, ne furent pas suspendus. Car le 12 décembre 1546, ce fut Jarnac qui, ne pouvant plus vivre, demanda au roi de combattre. Le roi répondit qu'il ne le souffrirait jamais.
François Ier mort (le 31 mars), quelle est la première affaire de la monarchie? La grande guerre d'Allemagne apparemment, les secours promis aux protestants? Non, nous avons bien autre chose à faire. Charles-Quint les bat à Muhlberg. La grande affaire, c'est le duel, la mort de Jarnac, la vengeance de femme.
Un mot dit pendant le combat nous autorise à croire que Jarnac, alarmé, se voyant si forte partie (et derrière le roi même), fit l'humiliante démarche d'aller trouver son ennemie Diane et qu'il essaya de la fléchir. Grande simplicité. Il était trois fois condamné. Comme amant de la duchesse d'abord, mais aussi comme étant Chabot du côté paternel, cousin de l'amiral Chabot, et par sa mère des Saint-Gelais, parent du poète de ce nom, comme tel, affilié peut-être à cette damnable fabrique d'épigrammes contre la vieille, dont nous avons parlé.
La grande dame paraît lui avoir dit, avec sa froideur apparente, qu'elle n'y pouvait rien, que le vin était tiré et qu'il fallait le boire, qu'il n'y avait pas de remède, puisque le roi personnellement était en jeu et qu'il ne céderait jamais.
Nul moyen d'en sortir que de s'humilier, de ne plus démentir l'inceste, de confirmer l'outrage sur le front de son père, de rester le plastron du roi et l'amusement de la cour.
Celle-ci y comptait, et l'on s'en amusait d'avance. Tout était arrangé pour donner à l'affaire une publicité effroyable. On en avait fait une fête; le roi voulait y présider et donner ce régal aux dames.
Henri II avait fait dresser les lices au centre de la France, près de Paris, sur l'emplacement admirable de Saint-Germain. Ce lieu unique, même avant qu'on bâtît la terrasse d'une lieue de long, a toujours été un théâtre et le plus beau de nos contrées. Le plateau triomphal d'où la forêt regarde la Seine aux cent replis reçut toute la France. Paris y vint, bruyant et curieux; marchands et artisans, bourgeois et compagnons de tout état, les deux grands peuples noirs, la robe et l'université, celle-ci spécialement très-aigre et mécontente. Mais le plus curieux, ce fut la foule de la pauvre noblesse qui, du 23 avril au 10 juillet, dans ces deux mois et demi, eut le temps de venir de toutes les provinces.
Étrange elle-même et vrai spectacle pour la cour. On se montrait ces figures d'un autre âge, ces nobles revenants, dont tels pourpoints dataient de Louis XII et tels chevaux boitaient depuis Pavie. Le tout, couché dans la forêt, et, parmi les cuisines odorantes, déjeunant de pain sec, buvant au fleuve, faisant sur l'herbe leur sobre et pastoral banquet.
On devinait assez leurs pensées sérieuses. La première pour le mort, déjà bien oublié de la nouvelle cour. Où donc était ce bel acteur, ce grand homme au grand nez, de noble épée, de haute mine, qui, jusqu'au dernier jour (malgré les ans, malgré Vénus, si cruelle plus lui), avait représenté la France? Que de choses couvertes par sa fière attitude, sa grâce et son besoin de plaire, que dis-je! par le souvenir de ses folies, passées toutes en légendes. Magnifique hâblerie, noble farce! tout était fini, rentré dans la coulisse, et la scène était vide.
Le dernier règne, au milieu de ses fautes et de ses discordances, avait eu, au total, une harmonie fictive qui depuis avait disparu: la royauté moderne sous un roi chevalier.