Tant fausse que fût cette chevalerie, elle imposait. Aux choses on opposait les mots. Si la noblesse se plaignait du gouffre dévorant de la cour, des justices seigneuriales anéanties, on répondait par les victoires du roi, Marignan, Cérisoles. Une police s'était créée, secrète, d'honorables espions, qui, de chaque province, écrivait aux clercs du secret. Ces secrétaires du roi, les tribunaux du roi, un vaste établissement despotique, s'était formé, et tout au profit de la cour. La noblesse pourtant du roi-soldat avait tout enduré. Lui mort, tout cela apparaissait nouveau, et désormais intolérable.
Mais, à part le gouvernement, hors de son action, une autre révolution s'était faite, plus grande encore. En moins de cinquante ans, l'argent multiplié, et, partant, avili, avili comme annulé la rente; rentiers et créanciers recevaient beaucoup moins, et tout objet à vendre coûtait plus cher. On ne pouvait plus vivre. Hutten, longtemps auparavant, le dit déjà. La noblesse agonisait dans ses manoirs ruinés. Et, pour comble, elle s'était énormément multipliée; les cadets, qui jadis ne se mariaient pas, s'éteignaient au couvent ou à la croisade, avaient fait souche (de mendiants). Quelle ressource? la domesticité. Les plus adroits s'accrochaient aux seigneurs, vivaient de miettes, léchaient les plats. Mais la plupart étaient trop fiers encore, maladroits et sauvages; drapés dans leur manteau percé, ils mouraient de faim noblement.
Beaucoup pourtant se réveillèrent à cette grande occasion. Ils firent ressource de leurs restes et de tout. Ils voulurent voir la royauté nouvelle, la cour, l'abîme où s'absorbait la France.
Les longs préparatifs, les interminables cérémonies qu'on avait exhumées des livres de chevalerie, la pédantesque érudition qu'on mit à reproduire dans leurs détails ces vieilleries gothiques, leur donnèrent le loisir de regarder, de s'informer, et, les yeux dans les yeux, de percer cette odieuse cour de leurs tristes et haineux regards.
CHAPITRE II
LE COUP DE JARNAC—10 JUILLET
1547
Le roi d'abord, quand on le démêlait dans la foule brillante, étonnait, attristait à le voir. Quoique grand, fort et bien taillé, il n'était nullement élégant. Son teint, sombre, espagnol, faisait penser à sa captivité, rappelait l'ombre du cachot de Madrid, et ses grosses épaules en portaient encore les basses voûtes. Visage de prison. On y sentait aussi l'ennui que son joyeux père avait eu de faire l'amour à la fille du roi bourgeois, la bonne et triste Claude.
Au total, point méchant, mais lourdement bonasse et dépendant (voir le buste du Louvre). On comprend qu'un tel homme, une fois lié et muselé, on put le mener loin; que, né chien, pour plaire à ses maîtres, il put devenir dogue, et de ces cruels bouledogues qui mordent sans savoir pourquoi.
Mais il y avait aussi, dans la figure vivante, une chose que ne dit pas le buste. Le spirituel envoyé d'Espagne, le très-fin diplomate Simon Renard, l'exprime d'un seul mot que tout le monde comprenait alors: «Il est né saturnien.» Saturne, en alchimie, c'est le lourd, vil et plat métal, le plomb. Astrologiquement, Saturne est l'astre sinistre des naissances fatales, des natures malheureuses, des vies qui doivent mal tourner, à elles-mêmes pesantes, pour les autres malencontreuses, de guignon, de triste aventure.
Celui-ci, être relatif, n'était que par rapport à un autre être un astre supérieur. L'astre rassurait peu. Dans son portrait probable (Musée de Cluny), Diane effraie plutôt de son apparente froideur. Fille du Rhône, mais longuement attrempée de sagesse normande, elle mit la froideur dans les mots, dans la noble attitude. Et les actes n'en étaient que plus violents.
Combien elle était redoutée, on le voyait par le servile effort de la reine italienne, la jeune Catherine de Médicis, qui ne regardait qu'elle, et tâchait d'attraper un mot ou un sourire. Elle n'y perdait pas ses peines, et on la rassurait. Ces deux femmes étaient un spectacle pour les austères provinciaux qui ne comprenaient rien à ce partage d'une impudente intimité.