Une autre chose aussi très-sérieuse le paralysait. Appeler à soi le roi de Navarre, c'était appeler contre soi le roi d'Espagne. Le premier si faible! le second si grand!
Si la puissance de l'Espagne avait eu comme une éclipse par le revers de l'Armada, la redoutable armée espagnole du prince de Parme, le génie invincible du grand Italien étaient la terreur de l'Europe. Toutes les combinaisons de la politique du temps étaient modifiées d'avance, en résumé, annulées par ce mot final qui détruisait tout: «Et quand nous aurions réussi, rien ne serait fait encore; car alors viendrait l'Espagnol.»
On a ridiculement exagéré la puissance de la Ligue. Elle se développa partout, parce que, dans l'universelle faiblesse, elle ne trouvait pas d'obstacle. Mais elle-même se jugeait très-faible. Et, dès le premier moment, elle ne croit pas pouvoir durer sans l'assistance de l'Espagne. Les factions diverses de la Ligue étaient d'accord là-dessus. Mayenne, dès le mois de janvier, demande une armée espagnole. Les Seize, ennemis de Mayenne, n'obéissent qu'à l'Espagnol. Le fils de Guise, qui vient plus tard, n'a d'espoir de réussir que par un mariage espagnol. Philippe II est obligé de venir sans cesse à l'aide de ce grand parti, qu'on dit si populaire, qu'on dit tout le peuple même; sans cesse, il faut qu'il intervienne, et non-seulement au Nord, par les grandes expéditions du prince de Parme, mais partout, et en Bretagne, et en Languedoc, et à Paris, par la constante présence de ses armées, sans lesquelles la Ligue tombait cent fois par terre.
Je m'ennuie de me répéter, mais je le dois, puisque je trouve le public imbu d'idées fausses.
Qui ne sentira la faiblesse intrinsèque de la Ligue, cette grande machine de Marly à cent grosses roues sans action, obligée de prier toujours qu'on lui donne un tour de main? Qui sera tenté de comparer ce mouvement forcé, pulmonique, poussif, qui ne peut faire un pas sans le bras de l'Espagnol, avec le vrai mouvement national, si robuste, qui d'un bras rembarra l'Europe, de l'autre étouffa la Vendée?
Revenons à Henri III. Le pauvre homme avait entièrement manqué son coup, perdu ses peines. Les États furent irrités et ne furent point effrayés. Ils lui refusèrent toutes ses demandes. Même le procès des Guises, qu'il faisait, lui fut impossible. Il tenait leur confident, l'archevêque de Lyon, l'homme qui savait le mieux les manipulations secrètes de leur double corruption, l'argent qu'ils recevaient d'Espagne et le trafic de conscience auquel servait cet argent. Cet archevêque, Espinac, qui couchait avec sa sœur, n'en était pas moins terrible pour les mœurs du roi; il avait écrit sur lui et sur Épernon, en langage de Sodome, le Gaveston, livre effroyable, qui appelait sur Henri III l'obscène punition d'Édouard empalé par sa bonne femme. L'auteur d'un tel livre, que le roi tenait, avait bien quelque chose à craindre. Mais il voyait le roi dans les mains du légat. Le drôle se rassura, se rengorgea, ne daigna répondre en justice et pas même comme témoin.
Le roi était au plus bas, malade des hémorroïdes, pleurant; tout le monde riait, personne n'en tenait compte. Ses gens le quittaient un à un. Retz (Gondi) ne fut pas le dernier; ce célèbre conseiller de la Saint-Barthélemy, qui avait aidé à arrêter le cardinal de Guise, était inquiet de son audace. Il alla se cacher à Lucques, laissant son maître devenir ce qu'il pourrait.
Donc, il était là dans son lit, à peu près seul, devenu, de roi de France, «roi de Blois et de Beaugency.»
Entendant dire qu'il y avait à Blois un petit mercier de Paris qui allait y retourner, il le fait venir, le matin, près de son lit et il lui montre la reine: «Mon ami, ce que tu vois, dis-le à tes Parisiens. Puisque je couche avec la reine, il faut bien que je sois le roi.»
La reine même, il ne l'avait pas. Elle était de cœur avec ses parents, et, sous main, écrivait aux Guises.