La petite armée protestante, outre sa supériorité morale de troupe aguerrie, se montra une armée moderne comme art et habileté. L'artillerie, bien placée et bien commandée, fit du premier coup un dégât immense dans les rangs serrés de Joyeuse, et la sienne, plus forte, n'eut aucun effet. Des pelotons d'arquebusiers, marchant devant le roi de Navarre et les deux Condé, leur préparèrent la besogne. Ils rompirent les catholiques, renversèrent les brillants escadrons. Et alors, l'infanterie protestante survenant, un grand massacre commença; deux mille morts restèrent sur la place, parmi lesquels ce beau monde de seigneurs et le fanfaron Joyeuse.

Point de victoire plus complète. La chambre où dîna le roi de Navarre était pleine de drapeaux; tout le monde ivre de joie, lui calme autant qu'auparavant, modéré et bon pour les prisonniers jusqu'à rendre à quelques-uns leurs enseignes pour les consoler. Les ministres étaient stupéfaits de voir un homme si modeste. D'autres, observateurs sérieux, entrevirent l'abîme insondable d'indifférence à toute chose qui, sous cette surface aimable, se trouvait en effet chez lui.

Nulle autre prise que les femmes; pour quelques jours, à la Rochelle, éloigné de sa maîtresse, la fameuse Corisande, il lui avait fallu la fille d'un magistrat de la ville. Les ministres avant la bataille lui rappelèrent ce péché; sans disputer, il en fit une sorte de satisfaction, d'amende honorable abrégée. Puis le lendemain de la bataille, il laissa tout, et s'en alla, avec sa brassée de drapeaux, chez sa Corisande d'Audouin.

Il est vrai que tout le monde le quittait. Chacun avait hâte d'aller reposer chez soi. Et cette armée allemande qui venait tout exprès pour eux, qui allait la diriger? Un seul des chefs protestants y avait songé, et, par une course intrépide de deux cents lieues en pays ennemi, était parvenu à la joindre. C'était le fils de Coligny.

Abandonnée à elle-même, l'armée étrangère allait comme un grand vaisseau sans pilote ou comme un homme ivre, sans savoir ce qu'elle faisait; le soldat même menait ses chefs. Les Allemands avaient trouvé en Champagne leur vainqueur, le vin, le raisin, la vendange; leur voyage était devenu une sorte de bacchanale. Puis le camp fut un hôpital; on laissa des hommes sur tous les chemins.

La nouvelle de Coutras, qui leur vint le 28 octobre, les avait encouragés. Mais ce qui leur porta un coup terrible à ne pas s'en relever, ce fut de voir que le roi, que d'Épernon, qu'on leur avait dit amis, vinrent à eux comme ennemis. D'Épernon leur ferme la route. Il les arrête, les démoralise, les corrompt, décide les Suisses qu'ils avaient à les quitter, à se joindre aux Suisses du roi.

Henri III se trouva ainsi avoir deux fois servi la Ligue et s'être porté deux coups. Par la défaite de Joyeuse il se trouvait ruiné dans sa force principale, et par le succès d'Épernon il brisait les Allemands, qui eussent été contre la Ligue ses meilleurs auxiliaires.

Ceux-ci, n'espérant plus rien, indisciplinés, sans ordre, ne se gardant même plus, offraient à Guise une belle prise. Par deux fois, il tomba sur eux, et eut deux petits avantages que la Ligue porta jusqu'au ciel. Le roi, au contraire, qui avait fait le grand coup, en décourageant les Allemands, fut partout proclamé traître, coupable, dûment convaincu de les avoir fait échapper.

La Ligue crut dès lors n'avoir plus rien à ménager avec un homme mort, qui venait par complaisance de s'exterminer. À ce roi crevé, on put sans danger donner le dernier coup de pied. Le parti, assemblé à Nancy, lui fit la demande de s'unir mieux à la Ligue (il venait de se perdre pour elle), de subir le concile de Trente et la domination du pape, d'accepter l'Inquisition, de donner des places aux ligueurs, de vendre les biens protestants pour entretenir en Lorraine une armée catholique, de taxer les convertis au tiers de leurs revenus, enfin de ne faire grâce à aucun prisonnier.

Condition atroce. On avait soin d'ajouter que, si un prisonnier, pour sauver sa vie, voulait se faire catholique, il ne le pouvait qu'en cédant la totalité de ses biens.