N'avait-on pas sujet de croire qu'un tel roi retiendrait pour toujours ce qu'on lui mettrait dans les mains?
Attendre le secours d'Espagne, c'était la politique des Jésuites, celle des Guises et des hauts ligueurs. Mais leurs bas associés, ceux qui travaillaient la boue de Paris, avaient hâte de jouer des mains. Il leur tardait de jouir de ce qu'on leur avait promis. Les modérés qu'il fallait égorger, c'étaient principalement ceux que l'on désirait piller.
Il y avait de bons coups à faire chez M. le chancelier, chez M. le premier président, etc., etc. Pour en venir au pillage, il fallait surprendre le roi, l'enfermer, le tuer ou le tondre, lui faire suivre sa vocation et en faire un capucin. Trois fois de suite en six mois, on crut mettre la main sur lui.
Trois fois, il fut averti, se tint sur ses gardes. Nous possédons le récit de l'intrépide Poulain, qui, chaque soir au conseil de la Ligue, où on pouvait le poignarder, apprenait ce qu'on ferait le lendemain contre le roi. On a suspecté cette pièce. Mais elle est tout à fait d'accord avec tous les documents qu'on a publiés depuis.
Comment servir Henri III? Il se trahissait lui-même. Son entourage lui fit croire que Poulain était payé par les huguenots. Il l'envoya faire ses révélations à un Villeroy, ami de Guise, et qui le tenait au courant de tout.
L'orage semblait devoir écraser le roi de Navarre! Il faut regarder la carte, voir l'étroite et misérable petite bande de terrain où il se trouve acculé, ayant par derrière l'Espagne, par devant la grande France catholique, Henri III uni à la Ligue, qui allait, bon gré mal gré, marcher contre lui.
Il est vrai que tous les protestants d'Europe s'étaient émus, cotisés, le roi de Danemark en tête, pour payer une armée allemande qui ferait une diversion. Les ligueurs dirent à l'instant que c'était Henri III lui-même qui appelait les Allemands. S'il ne combattait pas l'invasion, tout le monde le jugeait traître. S'il la combattait, il se fermait tout retour du côté des protestants, il se brouillait à jamais avec l'Allemagne et la Suisse protestante; il appartenait dès lors à la Ligue, qui le traînait la chaîne au cou.
Il lui fallut bien pourtant, devant l'émeute permanente, prendre ce dernier parti. La Ligue donnait des troupes à Guise; le roi se mit à la tête des siennes, et il fallut que d'Épernon avec lui combattît les Allemands au profit de la Ligue.
Comment l'armée de Navarre joindrait-elle celle d'Allemagne à travers toute la France? Grand problème. Loin d'avancer à sa rencontre, le Béarnais reculait devant une grosse armée royale que menait Joyeuse. Plus d'une fois il se trouva près de périr, entre deux rivières et deux grands corps ennemis. Son vrai sauveur fut Joyeuse et son incapacité. Cet intrépide étourdi, suivi d'un monde de grands seigneurs à tête non moins légère, avait obtenu carte blanche du roi et la permission de donner bataille. Inquiet de son crédit baissé, il voulait se relever par quelque succès éclatant qui le mît au-dessus de Guise et lui conciliât la Ligue. En attendant, sur sa route, il faisait le bon catholique en massacrant tout; il avait juré, disait-il, de faire mourir quiconque sauverait un seul huguenot. Toute son inquiétude, c'était d'être joint trop tôt par le maréchal Matignon, un Normand fort entendu, qu'on lui envoyait pour tuteur et qui tâchait de le rejoindre.
Joyeuse trouve l'ennemi à Coutras, et ne perd pas une minute pour se faire battre à plate couture, disperser, détruire et tuer (20 octobre 1587).