«Suis-je bien moi?» disait ce juif dans les cachots de l'Inquisition. «Mais non! je ne suis point moi!» L'histoire en dit autant ici et se méconnaît elle-même.

On aurait cru que la furie de ce Charles, tombant aujourd'hui à droite pour tomber demain à gauche, était le pire gouvernement. On l'eût cru, on se fût trompé. Il y avait encore alors un peu d'ordre financier, quelque obstacle aux vaines dépenses. Barrière détruite, abaissée à l'avénement d'Henri III. Donc ce sera celui-ci qui marquera le fond du fond? Son Épernon et son Joyeuse sont le pire gouvernement? Mais non, nous n'y sommes pas; voici les grands réformateurs qui vont guérir tous les abus, les Lorrains et les ligueurs, défenseurs irréprochables des franchises nationales. Que nous apportent ceux-ci? et quel serait leur succès s'ils venaient à bout de leur œuvre? Ils ne vivraient pas un quart d'heure sans subir deux conditions: un démembrement féodal, qui mettrait la France en pièces; et la tête de ce monstre serait le tyran étranger.

Nous voilà donc à ce point de défendre Épernon, Joyeuse. Dans la faiblesse actuelle du roi de Navarre, en attendant qu'il grossisse et soit Henri IV, ces deux drôles, contre les Lorrains et le parti espagnol, se trouvent les gardiens de la nationalité. Confessons cet avilissement et cette extrême misère. La France, dans ce moment, périrait sans la royauté, qui elle-même n'existe que dans ces deux tristes vizirs.

S'ils avaient été d'accord, le trône, à l'état vermoulu, eût eu encore quelque force. D'Épernon était un homme de résolution; il voyait très-bien dans Paris combien l'œuvre de la Ligue était chose artificielle; toujours il demanda au roi de lui permettre d'agir. La Ligue entraînait les foules par ruse et terreur; mais fort aisément la terreur aurait été reportée de l'autre côté. Ce ne fut, comme on va voir, que par une panique habile qu'on réunit un moment le peuple pour les Barricades. Si l'on eût pris les devants, les vrais ligueurs, pour une action sérieuse, n'auraient pas été nombreux.

Épernon était une épée. Mais le manche, qui le tenait? Une pauvre chose pourrie, la volonté d'Henri III, qui n'en était pas seulement à garder son secret une heure. Il ne pouvait rien retenir: c'était son infirmité. Catéchisé par Épernon, et louant son énergie, il s'en allait rapporter tout à son gouverneur Villequier et à la vieille Catherine, qui le faisaient savoir aux Guises.

Si Joyeuse n'était pas un traître, c'était du moins un jeune fou. Sa marotte était de supplanter Guise. Il était suivi en effet de tout ce qu'il y avait de cerveaux vides dans la jeune noblesse: loyaux étourdis qui n'aimaient ni les replis italiens du fameux héros catholique, petit-fils des Borgia, ni l'austérité empesée, la roideur des calvinistes. Joyeuse était leur grand homme; ils admiraient sa grandeur à jeter l'or par les fenêtres. Il ressemblait à Henri III. Le souci de celui-ci n'était ni la Ligue ni l'Espagne: c'était la rivalité d'Épernon et de Joyeuse.

Cependant, qu'il le voulût ou non, il penchait vers ce dernier, pour la raison toute simple que Catherine, Villequier, d'O, c'est-à-dire le vieil intérieur, étaient aussi du côté catholique, et ne lui demandaient aucun acte d'énergie, de résolution, mais seulement de rester tranquille et d'aller où il allait (au gouffre de l'Espagne et des Guises). Avec Épernon, il eût fallu se botter, monter à cheval, s'appuyer du Tiers parti et même du roi de Navarre, faire le coup de pistolet, peut-être livrer un combat désespéré dans Paris.

La fermentation y était grande, facile à entretenir dans l'état d'extrême malaise où étaient les populations. La peste, peu auparavant, avait horriblement sévi, et, dit-on, tué trente mille hommes. Cette malheureuse ville en deuil était triste, aigrie, crédule. Le service de Marie Stuart que l'on fit à Notre-Dame exalta fort les esprits. Le printemps permit de faire des processions nombreuses, qui, en même temps, étaient des revues de la faction. Les Guises y faisaient venir de Picardie, de Thiérache, de Champagne, même de Lorraine, de pauvres diables, hommes et femmes, dont la misère exaltait la dévotion. Les pèlerins, en habits blancs avec des croix, hurlaient des chants dans tous les patois de la France ou en mauvais allemand. Ce spectacle portait au cerveau. Beaucoup avaient peur; d'autres s'animaient, devenaient furieux. D'ardents agents de la Ligue, emportant de Paris ces torches, les secouaient par toute la France. Dans les confessionnaux, on disait aux femmes tremblantes: «N'ayez peur; la sainte Union a quatre-vingt mille hommes armés; nous serons heureux dans trois mois; il n'y aura qu'une religion.»

Un fait montre où l'on en était. Le conseil de l'Union, tenu aux Jésuites, avait décidé que Boulogne serait livrée à l'Espagne. Le roi, averti, empêcha la chose. Loin d'être déconcerté, deux ans de suite on revint à la même entreprise. L'homme qui devait livrer Boulogne fut amené en triomphe sous le nez du roi, caressé d'hôtel en hôtel. Paris le vit; le Louvre l'endura; il ne se trouva pas un Français pour mettre la main sur le traître. Tellement la longueur des maux avait énervé les meilleurs! Tellement l'étincelle nationale et le sens de la Patrie, déjà si vifs au temps de la Pucelle, s'étaient plus d'un siècle après misérablement affaiblis!

Que la petite minorité protestante, réduite du cinquième au dixième de la population française, fût tentée d'appeler au secours pour ne pas être égorgée, on le comprend à la rigueur. Mais que cette majorité qui se prétendait énorme, qui se disait la nation, amenât l'étranger en France, c'est là ce qui avait droit d'étonner et d'indigner. Et quel étranger encore? Non tel petit prince allemand, non quelques bandes de reîtres, mais l'épouvantable géant qui venait d'engloutir l'empire portugais, les Indes orientales, ayant les occidentales!