Philippe II les tenait tous deux comme deux chevaux généreux, deux arabes pur sang attelés à une charrette.
Il employait le prince de Parme dans les travaux immenses de construction nécessaires pour la flotte complémentaire de bateaux plats qui devait porter son armée en Angleterre sous la protection de l'Armada. De son grand général, il avait fait un bûcheron, un charpentier, que sais-je? Il lui fit d'abord abattre une forêt de Flandre pour les matériaux, puis ramasser dans tout le Nord d'innombrables tonneaux pour faire les ponts, puis réunir une masse incroyable de fagots ou fascines qui feraient des retranchements pour l'armée débarquée. Long et fastidieux travail, ridicule même par l'excès des précautions, jusqu'à bâtir dans les bateaux des fours à cuire le pain pour un trajet de deux jours! Ajoutez qu'une chose travaillée ainsi publiquement pendant quatre ans, et si connue de l'ennemi, était presque sûre d'avorter.
Maintenant que faisait-il de Guise? On voyait beaucoup mieux ce qu'il n'en faisait pas. Il avait agi avec lui justement comme le désirait Henri III. La superbe occasion d'une grande victoire nationale sur l'armée allemande, indisciplinée, errante, ivre, il l'avait enlevée à Guise en lui refusant le secours promis. Ce nouveau Don Juan aurait eu là à bon marché sa victoire de Lépante. L'Espagne la lui souffle. Je ne m'étonne pas s'il blanchit.
Et pourquoi, dira-t-on, Guise, ayant les Jésuites et la Ligue, ayant le peuple, ayant le pape, n'agit-il pas sans Philippe II?
1o Il n'avait pas le pape. Sixte-Quint fut toujours ennemi de la Ligue, comme de toute révolte. Il refusa l'argent, il refusa les troupes. À un ambassadeur d'Espagne qui lui disait qu'on le forcerait par une sommation générale des princes, la vieille tête de fer répondit: «Sommez-moi; je vous coupe la tête!»
2o Guise n'avait pas le peuple, comme on l'a dit. À Paris même, où le clergé paraissait maître, il n'y avait pas un tiers du peuple pour la Ligue (Cayet). Et, dans ce tiers encore, il y avait des gens qui n'étaient pour la Ligue qu'à force de peur, comme le président colonel Brisson.
Voilà les deux fortes raisons pour lesquelles Guise fut obligé d'attendre et de dépendre, n'agissant pas à son jour ni librement, mais au jour de Philippe II, pour sa commodité, et n'étant qu'un accessoire de la politique espagnole.
Les auteurs de mémoires se demandent pourquoi les Barricades eurent lieu le 12 mai, lorsque Guise ne se croyait pas prêt encore. Elles eurent lieu, parce que Philippe II était prêt, et qu'il le voulut ainsi; son Armada devait sortir le 29 du port de Lisbonne; il voulait qu'Henri III annulé, la France effarée et surprise de ses propres événements, ne pussent pas regarder au dehors, laissassent tranquillement le prince de Parme quitter la Flandre dégarnie et faire la grande affaire anglaise.
De sorte que cette longue, vaste et terrible révolution de France était un épisode dans le poëme gigantesque de Philippe II, un incident utile mais secondaire. Guise, en faisant la guerre dans la boue des rues de Paris, allait rendre possible à l'Espagne de cueillir ce laurier sublime de la grande victoire européenne. Philippe, avec son écritoire, par l'épée de Farnèse et l'intrigue de Guise, serait le vainqueur des vainqueurs.
Mortification singulière, quand on y songe, pour les ligueurs français, pour le clergé, qui, dès 1561, constitua dans la maison de Guise un capitaine héréditaire de l'Église, et qui, en même temps, appela l'Espagne, de voir qu'en réalité, au lieu de se servir de l'Espagnol, il devenait son serviteur, le valet du roi politique, qui, si barbarement, traita le clergé portugais.