Il faut avouer que, pour cette grande opération tant retardée, Philippe II avait choisi un moment admirable.
L'Angleterre, fortifiée en 87 par la mort de Marie Stuart, s'était fait en 88 la plaie la plus sensible.
Élisabeth, appelée aux Pays-Bas, y avait envoyé l'indigne favori Leicester, dont tout le mérite était une grande apparence de zèle protestant. La Hollande le reçut avec une confiance extraordinaire, lui donna plus de pouvoir que la reine n'avait demandé. Un parti se forma pour faire de cet Anglais un souverain absolu du pays. Une bonne part de la populace demandait un tyran. Les États généraux montrèrent une vigueur admirable; en gardant un profond respect pour la reine d'Angleterre, ils firent couper la tête aux traîtres qui conspiraient pour elle. Dégoûtés et découragés, les Anglais écoutaient les propositions de l'Espagne. Les États généraux soutinrent qu'il n'y avait de paix que dans la victoire, et ils mirent leur pensée de bronze dans des médailles sublimes, l'une entre autres, avec la devise: «Le lion libre ne revient pas aux fers.»
Élisabeth, qui montra du courage une fois que la guerre commença, parut d'abord faible et femme dans cette vaine idée de l'éviter, dans cette mollesse d'écouter les hâbleries dont l'Espagnol l'amusait pour la mieux surprendre.
Son Leicester était perdu, et Henri III était perdu, quand Philippe ébranla sa flotte.
Seulement il avait fallu qu'Henri III ruiné reçût le coup suprême, fût déraciné, perdît terre, s'envolât au vent comme une feuille morte. C'est ce que fit le jour des Barricades.
Les deux partis étaient en face. Le roi avait failli tout récemment être pris par une femme. La duchesse de Montpensier, sœur du duc de Guise, la furie de la Ligue, avait imaginé de fourrer des bandits à la Roquette, maison de plaisance près la porte Saint-Antoine. De là, ils devaient tomber sur le roi quand il reviendrait de chez les moines de Vincennes, où il faisait une retraite, couper la gorge à ses cinq ou six domestiques, et l'enlever à Soissons, où était Guise. On aurait dit aux Parisiens que les huguenots enlevaient le roi, pour exaspérer la foule et lui faire commencer le massacre des politiques.
Il n'y a aucun animal qui, mis en demeure de périr, ne devienne très-clairvoyant. Le roi avait fini par voir que la bêtise de sa vieille mère, qui appelait Guise son bâton de vieillesse, les pantalonnades de Villequier et autres, le perdaient. Il ne crut plus que d'Épernon. Celui-ci, colonel de l'infanterie, mit les Suisses à Lagny-sur-Marne, pour menacer Paris d'en haut, et alla, comme gouverneur de Normandie, se saisir en bas de Rouen. En même temps, il voulait s'assurer d'Orléans, de façon à serrer Paris de trois côtés. Cela fait, on eût pu, sans trop grande imprudence, suivre le conseil d'Épernon, qui était d'arrêter et de faire étrangler les pensionnaires de Philippe II.
Les terreurs de ceux-ci coïncidaient avec les intérêts du maître. Philippe attendait la guerre civile de France pour faire partir son Armada. Aux premiers jours d'avril, l'Aragonais Moreo vint à Soissons trouver Guise et lui intima l'ordre de rompre avec le roi, en l'assurant de trois cent mille écus, de six mille lansquenets et de douze cents lances; à quoi il ajoutait, ce qui eût fait bien plus, que son maître n'aurait plus d'ambassadeur auprès du roi, mais auprès de l'Union. (Papiers de Simancas; Mignet, Marie Stuart, ch. XII.)
Belles promesses. Mais les tiendrait-on? Philippe II poussait vers l'Angleterre tout ce qu'il avait d'argent et de force. Il voulait, la Ligue voulait que Guise se jetât dans Paris. Périlleuse exigence. Guise n'avait pas assez de forces pour y venir en ennemi. Et il était difficile d'y venir en ami, lorsque déjà il faisait la guerre au roi en Picardie, chassait ses garnisons, se moquait de ses ordres.