Parme avait au camp de Newport soixante compagnies espagnoles, dix wallonnes et trente italiennes, la fleur militaire de l'Europe. Ajoutez cent neuf compagnies de toute nation, dans lesquelles sept d'Anglais, pour donner la main à l'Angleterre catholique.
Si grande, si admirable dans ce camp d'élite, la monarchie espagnole n'était pas moins merveilleuse dans les marins de l'Armada. Les Portugais de Gama, les Andalous de Colomb, qui, sous lui, trouvèrent l'Amérique, les aventureux pêcheurs de baleine, les intrépides Biscayens environnaient le pavillon dominateur de la Castille, et l'Italie elle-même, par une grande flotte de Naples, de Venise et de Toscane, apportait à l'Armada l'augure heureux de Lépante.
Telle avançait sur mer, immense, majestueuse, altière, cette masse à laquelle rien d'humain semblait ne pouvoir résister.
Mais ce qu'on n'en voyait pas était plus terrible peut-être que ce qui frappait les yeux. On ne voyait pas la France, la conjuration de la Ligue, qui, de nos rivages, saluait la flotte au passage; enfin la défection des meilleurs serviteurs du roi qui, devant une telle force, perdaient courage et cessaient de lutter.
C'était certainement une des forces de l'Armada de savoir les Barricades et la chute de la monarchie; de savoir, en suivant nos côtes, que, là, tout la favorisait, qu'aucun port n'eût osé se fermer à elle. Ceux de Bretagne, sous un cousin des Guises, lui étaient ouverts; le Havre de Grâce dans les mains d'un ligueur déterminé; Calais tellement pour les Espagnols, que le gouverneur tira le canon pour sauver un de leurs vaisseaux.
Mais tous ces ports étaient étroits, peu profonds, et ne pouvaient recevoir de tels vaisseaux de guerre. Le roi d'Espagne tenait infiniment à Boulogne, belle rade, où une partie de sa flotte, au besoin, eût pu s'abriter.
De là, l'effort persévérant des Guises pour s'emparer de Boulogne en 1587 et 1588. La place était au duc d'Épernon, qui, par des hommes sûrs, la défendit avec acharnement contre les Guises et contre la faiblesse de son maître qui la leur aurait livrée. Il n'y a pas de fait plus honteux dans toute l'histoire de France. La première fois que les Guises manquèrent de s'en emparer, ils amenèrent, on l'a vu, promenèrent en triomphe le traître qui avait voulu leur livrer la ville.
Je crois que c'était l'une des principales raisons pour lesquelles Philippe II avait pressé les Barricades. Il voulait que nos ports, et surtout Boulogne, se trouvassent ouverts à sa flotte. Le lendemain de l'événement, le 15 ou 16 mai, Aumale, avec la petite armée qu'il avait devant Paris, alla tout droit à Boulogne. On supposait que l'Armada allait passer. Une tempête la retarda. Elle ne passa que le 28 juillet entre Boulogne et Plymouth. La noblesse qui suivait d'Aumale à ce siége honteux, obéissait à regret, sentant qu'elle se salissait à jamais par une telle trahison. L'affaire traîna. Trois cents hommes de renfort furent mis dans la place. Le vent emportait l'Armada au Nord. Si Boulogne avait faibli, un seul vaisseau détaché en eût pris possession; l'Espagne s'y serait établie, affermie, et peut-être cette épine fût restée deux siècles au cœur de la France, comme jadis celle de Calais.
Ce fait de Boulogne et un autre que nous dirons furent les causes réelles pour lesquelles le bon sens national se souleva plus tard, redoutable dans son silence. L'audace et l'effronterie des Guises à se dévoiler ainsi comme agents de l'étranger sans pudeur, sans ménagement, finirent par entrer au cœur des Français; ils virent qu'ils étaient non-seulement trahis, livrés, mais méprisés.
Tant catholique qu'on fût, on devait être épouvanté au passage de l'Armada. Toute violence, toute tyrannie y étaient. Et la flotte même se composait de victimes. Ces Portugais, condamnés à servir leur impitoyable bourreau, suivaient, en le maudissant, le pavillon de Castille. Douze bâtiments de Venise, saisis contre le droit des gens par leur ami et allié Philippe II, avaient été contraints de se joindre à la grande flotte, de partager ses périls et ses défaites.