Le pape même, qui, à sa manière, combattait aussi pour l'Espagne par sa bulle contre Élisabeth, était-il libre en cette guerre et agissait-il de cœur? Italien et prince, tout autant que pape, s'il désirait la défaite du protestantisme, il redoutait la victoire du tyran de l'Italie. Sixte-Quint, loin de désirer la grandeur de Philippe II, eût souhaité que la France soutînt contre lui les Pays-Bas. Les humbles manifestations de Philippe, qui prétendait faire la guerre pour le saint-siége et d'avance s'en disait vassal, ne pouvaient tromper le pape. Déjà étouffé par l'Espagne, il savait bien que si elle venait à écraser l'Angleterre, tout était perdu en Europe. Misérable principicule du désert de Rome, dans quel néant tomberait-il? et comment échapperait-il à l'universelle asphyxie?
L'Inquisition espagnole, cette arme terrible, pour qui fonctionnait-elle? Instrument de confiscation, détournée à tous les usages de la police civile, appliquée même à la douane, elle donnait une force étrange, au besoin, cruelle pour le clergé même. Si Philippe II ne l'eût eue, aurait-il osé verser par torrents le sang du clergé portugais, sauf à extorquer du pape son absolution?
Il fallait la furie folle des Jésuites, le génie bizarre, brouillon, demi-visionnaire qu'ils tenaient de Loyola, pour pousser dans une aventure qui eût mis Rome sous le pied de roi. Ils étaient montés sur la flotte avec force moines, les Cappuccini d'Italie et les Dominicains espagnols de l'Inquisition. Le vicaire général du Saint-Office y était en personne. Et, d'autre part, sur la côte de Flandre, le célèbre docteur Allen, le chef de l'école du meurtre, que Philippe II venait de faire faire cardinal légat d'Angleterre, attendait avec les soldats pour passer et travailler avec eux à la religion.
Les Anglais ont assuré avoir trouvé sur les vaisseaux espagnols des instruments de torture, chevalets, grils, estrapades. Pourquoi pas? On n'eût pas épargné à l'Angleterre vaincue ce qu'on faisait à Paris même. Ce fut le premier fruit de la journée des Barricades. En mai et juin, il y eut des faits exécrables qu'on ne voyait plus depuis longtemps. Un maître d'école catholique, allant à la messe et communiant, fut jeté à l'eau, comme suspect d'être huguenot. Deux demoiselles Foucaud, qui l'étaient et se maintinrent telles avec un courage intrépide, furent condamnées à être étranglées, puis brûlées. On les mena bâillonnées au supplice. Mais ce n'était pas assez. On eut soin de couper les cordes pour qu'elles tombassent vivantes dans le brasier et fussent réellement brûlées vives.
Voilà ce que les Anglais avaient à attendre, ce qui devait les rendre invincibles. Certes, c'était une bonne pensée de Philippe II d'avoir mis cette armée de moines sur le pont de ses vaisseaux, ces Jésuites, ces inquisiteurs. Exhibition politique, infiniment propre à séduire l'Angleterre et lui donner l'empressement de recevoir un tel joug!
Il y avait aussi une chose sur cette flotte qui devait lui porter malheur: c'est que ceux qui la montaient étaient des ennemis de l'Espagne, qu'elle traînait, ou des peuples amortis par elle, tombés au-dessous d'eux-mêmes. Ces nations qui, séparément, avaient fait tant de grandes choses, ces individus qui, pris à part, étaient encore héroïques, mis ensemble se trouvaient faibles.
La grande puissance nouvelle, la pesante, l'inintelligente royauté des commis, le terrible bureaucrate de l'Escurial, cul-de-jatte qui gouvernait la guerre, c'était comme une masse de plomb qui pendait à l'Armada et l'empêchait de marcher, qui d'avance rompait les reins, cassait les ailes à la victoire.
Un homme qui vivait immuable dans ce palais de granit, dans un cabinet de dix pieds carrés, n'avait aucune notion du lieu ni du temps. À quinze années de distance, dans une guerre sur l'Océan, il copia servilement ce qui avait réussi à Lépante en 1571 sur la Méditerranée. Et il ne sut pas mieux faire la différence des hommes, croyant encore avoir affaire à la pesanteur des Turcs, ne tenant compte de l'audace des Anglais et Hollandais, dont les rapides corsaires, avant qu'il eût le temps de remuer, lui enlevaient ses navires jusque dans la mer Pacifique. À Lépante, les hauts vaisseaux, les châteaux flottants de Castille, avaient canonné à leur aise des Turcs qui ne bougeaient pas. Philippe refit ces gros vaisseaux, gigantesques galions, lourdes et massives galéaces, supposant que l'Anglais aurait la bonté de se tenir immobile et d'attendre en repos les coups. Seulement il ne trouva pas ces masses suffisamment lourdes; il y fit ajouter de bonnes poutres, de bons madriers, d'un énorme poids.
Une partie de ces vaisseaux paralytiques étaient remués à bras d'hommes, par des quantités de forçats, comme dans la Méditerranée; action nulle dans la lame forte et longue de l'Océan. Et dangereuse de plus. En pleine mer, un forçat anglais délivra ses camarades, Turcs, Français, etc. Sur trois vaisseaux portugais s'étendit la révolte, la tuerie. Hideux spectacle de voir ces Portugais ennemis de l'Espagne, contraints par elle et vrais forçats, égorgés par les forçats qu'ils faisaient ramer pour l'Espagne!
Cette exécrable Babel de toutes les tyrannies du monde, contenue pourtant encore dans une apparente unité, était montée par un pilote qui devait la faire enfoncer, le génie de l'Escurial, du Gesù, de l'Inquisition,—autrement dit, la mort des peuples et de la pensée humaine.