Je ne doute pas que, dès cette époque, le clergé, intimement uni avec la noblesse qui y mettait ses cadets et s'y nourrissait en grande partie, n'ait projeté, calculé la grande affaire territoriale de la Révocation, qui refit les fortunes nobles par la confiscation énorme du bien patrimonial d'un demi-million de protestants. Terrible appât pour la noblesse, et qui la rendit en ce siècle énergiquement catholique.
Le premier pas, c'était que le clergé reprît, dans les pays devenus protestants, les terres que la révolution religieuse avait affectées au culte calviniste. Cela datait de soixante ans (1562), C'était la même opération qu'on ferait en France aujourd'hui si l'on dépossédait les acquéreurs des biens nationaux pour les restituer au clergé. Notez, pour achever la similitude, qu'en ces pays, spécialement dans le Béarn, le clergé avait reçu une indemnité en pensions annuelles qui le dédommageait des terres.
Ce grand procès territorial constituait le clergé la partie des protestants. Pouvait-il être leur juge? C'est cependant le moment (1614) où les prélats demandent à redevenir hauts justiciers, à pouvoir condamner aux galères!
Une demande non moins grave qu'ils font aux États de 1614, c'est qu'on poursuive les parents qui empêcheraient leurs enfants de se faire catholiques. Premier mot qui ouvrit la voie aux enlèvements d'enfants. Ceux qu'on enlevait, on assura qu'ils voulaient se faire catholiques. Ce fut «pour les affranchir de la tyrannie des familles» qu'on les emprisonna au fond des couvents. Bientôt à Lectoure, le Jésuite Regourd vola un enfant de dix ans. À Royan, à Embrun, à Milhaud, autres rapts semblables. À Paris, sous les yeux du roi; un maître des comptes, appelé Le Maître, étant mort, on prit ses enfants pour en faire des catholiques (Élie Benoît, II, 277). Un protestant de Normandie ayant eu l'imprudence de mettre un de ses deux fils au collége des Jésuites à Paris, et voulant le leur retirer, on enlève l'enfant avec son frère; on les cache aux Jésuites de Pont-à-Mousson. Procès. On fait comparaître les enfants (de treize et onze ans), on leur fait déclarer qu'ils veulent être catholiques et parler contre leur père. (Ibidem, 365.)
La mort n'était pas un asile. Les enterrements des calvinistes étaient poursuivis, hués, sifflés par des femmes, des enfants qu'on excitait. On avait fait des chansons que ces enfants chantaient en dérision des psaumes et des pleurs des protestants. Cela donna lieu, à Tours, à une scène épouvantable. Au convoi d'un certain Martin, ceux qui accompagnaient son corps perdirent patience, et appliquèrent un soufflet à l'un de ces petits chanteurs. On cria par toute la ville: «Ils ont tué un enfant!»
Alors tout le peuple accourt, on brûle le Temple, on bouleverse le cimetière, on arrache le corps à peine enterré, on le traîne, on le déchire. Le désordre s'apaisa au bout de trois jours. Il fut puni. Mais à Poitiers on répéta la même scène, puis à Mauzé, puis au Croisic. Les cimetières protestants furent indignement bouleversés.
À Paris même, des garçons de pieux marchands et de dévotes boutiques, lapidèrent le cercueil d'un petit enfant que le père, un huguenot, conduisait au cimetière. Dès lors, les enterrements ne se firent plus en plein jour. Et il en résulta un autre malheur pour les protestants. La populace (du Midi surtout) les appela parpaillots, papillons de nuit, les comparant aux sinistres et misérables phalènes qui se cachent tout le jour et ne paraissent que la nuit. Chose fatale, dans les cas de persécutions populaires, d'endosser un sobriquet! d'être désigné, poursuivi par un mot proverbial que la masse inepte répète au hasard, y attachant d'autant plus de haine et d'horreur, qu'elle en oublie l'origine et ne comprend plus bientôt l'injure qu'elle a inventée!
Jusqu'à ce qu'un Anglais, le poëte Young, se soit plaint de ces choses lamentables, la France les voyait, les supportait depuis deux cents ans. Young, pour soustraire le corps de sa fille, Narcissa, aux insultes, aux curiosités impies, l'emporte de nuit furtivement, la met lui-même en terre dans une place inconnue. Tout le monde s'est récrié. Mais cela arrivait tous les jours. La terre ne gardait plus les morts; nul respect pour le mystère et la pudeur du tombeau.
Quel remède? Les plaintes des assemblées? On les étouffait. On disait qu'elles ne devaient se réunir que pour nommer des députés au roi. Et, en même temps, on donnait pleine carrière à leurs ennemis. Les solennelles assemblées du clergé demandaient, tous les deux ans, leur ruine. On faisait jurer au roi, à son sacre, «l'extermination de l'hérésie.» À son mariage avec l'infante, les Jésuites prêchèrent que cette union avec l'Espagne n'avait d'autre but que «l'extirpation de l'hérésie.»
Avec tout cela, nulle sédition, sauf un mouvement à Milhaud. Loin de là. En 1614, ils s'empressèrent d'ouvrir leurs places aux troupes du roi qui allaient dans le Midi.