Quarante ans martyrs, quarante ans héros, les protestants, très-fatigués, refroidis, et généralement paisibles, auraient désiré le repos. Ils étaient chrétiens, donc obéissants. Et cela énervait toutes leurs résistances. Quand une nécessité terrible les força d'armer, ils résistaient sans résister, alléguant quelque prétexte, comme «que le roi était jeune, qu'on le trompait,» etc. C'étaient des révoltes à genoux. Et, au milieu, survenait le plus honnête de tous et le plus fatal, Du Plessis-Mornay, pour détremper tous les courages.
Cet état d'indécision et de froideur les livrait aux politiques, qui leur conseillaient de prendre tel misérable appui humain, Condé, par exemple, ami des Jésuites, la reine mère, leur ennemie!
Le seul de leurs chefs qui ne trahit point, Rohan, gendre de Sully, un politique, un capitaine, un caractère âpre et austère, d'indomptable résistance, eut cependant le tort de croire qu'il fallait chercher à la cour des patrons pour les huguenots. Ils étaient un parti nombreux et très-fort encore. Quand ils arrêtèrent le roi tout court et lui firent lever le siége de Montauban, un huitième seulement de leurs forces avait pris les armes. Ils devaient rester à part, n'entrer dans aucune intrigue. Les politiques les ramenèrent à la routine de l'autre siècle, de s'appuyer sur un Condé. Le Condé gascon les exploite, en tire un traité qui le rend redoutable, et fait que la cour compte avec lui. Alors il les plante là (1616).
Ils ne connaissaient pas leurs forces, et, comme des gens qui croient toujours se noyer, ils empoignaient au hasard la moindre planche pourrie. Leur héroïque Rohan, amoureux des causes perdues, s'attache à la reine mère au moment où elle était non-seulement exilée, mais si compromise d'honneur, forcée de s'avilir par une de ces démarches qu'on ne fait point si l'on n'a contre soi sa propre conscience. Il suffit que Luynes fît arrêter la Du Tillet, l'ex-maîtresse de d'Épernon, en rapport avec Ravaillac, pour que la reine mère, aux abois, écrivît un honteux serment de dénoncer ses conseillers s'ils voulaient la tirer de sa réclusion de Blois (novembre 1618). Est-ce à de telles gens que les protestants devaient s'allier, eux qui, dans toutes leurs plaintes, demandaient qu'on fît justice de la mort d'Henri IV?
La reine mère n'était pas encore rassurée. On pouvait toujours lui faire son procès. Elle se sauva de Blois, en descendant à grand péril d'une tour haute de cent pieds (février 1619). La voilà à la tête d'un parti étrangement hétérogène. D'Épernon, le plus mortel ennemi des protestants, en est le chef avoué. Et les protestants se préparent à l'aider, lui prêtant d'abord leur appui moral, venant complimenter la reine mère et se recommander à elle.
Conclusion. La mère est battue par le fils aux portes d'Angers. On s'arrange, l'on s'embrasse. Toute la guerre retombe sur les protestants.
Ils n'avaient pas encore pris les armes, et ne craignaient rien. Leur assemblée générale, qui se tenait à Loudun avait parole du roi qu'on redresserait ses griefs si elle se séparait. Promesse, il est vrai, verbale, non écrite, mais garantie par Condé, Lesdiguières et Châtillon, reçue par Du Plessis-Mornay.
Ce fut justement leur Condé qui alla au nom du roi les déclarer au Parlement criminels de lèse-majesté. L'armée, dont le roi n'avait plus besoin contre sa mère, il la mène droit en Béarn. Les protestants, sur le chemin, humblement lui font observer qu'il leur a donné six mois pour plaider l'affaire de Béarn. Le roi avance toujours. Les protestants se contentent de prendre le ciel à témoin. Ils assemblent un synode de Languedoc, qui craint pour lui-même, et laisse passer par-dessus sa tête l'orage qui va aux Pyrénées. La saison était avancée. La moindre résistance eût forcé le roi de faire en hiver une guerre de montagne. Les Béarnais disposaient d'une redoutable milice de trente mille paysans, bons soldats. Mais leur gouverneur, La Force, n'osa rien; les chefs populaires, les ministres, n'osèrent rien. Le roi et le P. Arnoux, vainqueurs sans combat, entrent à Pau. Le roi jure les priviléges du pays et les viole le même jour. Tous les vieux traités sont biffés. La langue même du Béarn proscrite; ce grand changement, qui n'eût dû se faire qu'à la longue, est imposé à l'heure même. La justice ne se rendra pas en deux langues, mais seulement en français.
Depuis soixante ans, un tiers des biens ecclésiastiques était employé à l'entretien du culte des protestants. Il y avait dix protestants en Béarn contre un catholique. Et ceux-ci, si peu nombreux, gardaient les deux tiers des biens.
La révolution ne s'en fit pas moins et avec des violences furieuses que ce pays si soumis ne provoquait nullement. Le jeune roi, dur et sans pitié, ferma les yeux sur les barbares gaietés du soldat. Elles consistaient à mener les gens à la messe à coups de bâton, à faire jurer aux femmes enceintes de faire leurs enfants catholiques. Plus d'une n'en fut pas quitte pour si peu. Ces pieux soldats n'en étaient pas moins galants, et tiraient l'épée contre les maris qui ne prêtaient pas leurs femmes. Dieu! pitié! justice! sainteté de la parole! Tout cela risée. Le roi assura n'avoir rien promis. Alors Mornay, qui avait reçu la promesse, mentait donc? Le beau-père de Luynes, qui avait transmis à Mornay la parole du roi, avoua lui-même que ce n'était pas le vieux protestant qui mentait.