Il vit cette politique tremblotante, qui ne tirait plus de force de la religion, mais d'un reflet de la royauté. L'Autrichien, l'Espagnol, exhaussaient et surexhaussaient, pour leur intérêt propre, la casuelle idole qui ne se sentait pas bien en sûreté sur leurs épaules et s'effrayait de la hauteur.

Il vit qu'on pouvait aller à eux, et qu'ils reculeraient.

Il vit qu'on pouvait donner ce coup au pape, et qu'il le garderait.

Que la France pouvait risquer contre l'Espagnol ce qu'avait risqué la Savoie. Le petit prince des marmottes avait par deux fois embarrassé ce fastueux empire, «où ne se couchait jamais le soleil.»

L'Espagne d'alors, avec ses grands mots, ses grands airs, était un gouvernement de loterie, d'aventure et d'aventuriers. Une fois, ils s'entendent avec des voleurs pour brûler Venise. Leur bonheur, en Hollande, c'est Spinola, un aventurier Italien. Et, s'il leur faut un diplomate dans la plus grande affaire, ils vont chercher un peintre, le Flamand Rubens.

Richelieu n'opinait pas mieux de l'Autrichien, Ferdinand II, qui tombait tout à plat si on détachait la Bavière.

Richelieu y travaillait, et, d'autre part, regardait quel secours la France pouvait tirer des princes protestants contre la maison d'Autriche. Lui, leur ennemi, qui écrivait contre eux, il voyait bien que, sans eux, on était perdu.

Malheureusement la Hollande était toute désorientée, divisée contre elle-même. Le chef des modérés, le continuateur du tolérant esprit de Guillaume, Barneveldt, ami de la liberté, de la paix et protecteur des catholiques, avait adouci l'esprit public, trop tôt, en plein péril. Le parti de la guerre s'était réfugié dans une doctrine de guerre, le sombre calvinisme, qui jadis l'avait fait vaincre. C'est tout à lait l'histoire de la Gironde et de la Montagne. Barneveldt ne trahissait point (pas plus que la Gironde), mais ses molles doctrines livraient le pays. Il se trouvait à la tête du parti que nous dirions fédéraliste, du parti des provinces qui n'obéissait point aux États généraux, qui soutenait la division, la non-centralisation, la faiblesse devant l'ennemi, Barneveldt meurt, comme hérétique et traître. Mais l'auteur de sa mort, Maurice, n'en réussit pas mieux. Les provinces repoussent l'unité. Ceux qui l'aidèrent à perdre Barneveldt le regrettent maintenant, détestent le tyran. Maurice, qui avait sauvé dix fois la Hollande, ne pouvait croire qu'il fût haï. Un jour qu'il passait à Gorcum, à midi et en plein marché, il salue, et personne ne met la main au chapeau; tous le regardaient de travers. On vit alors une chose grande, morale, terrible. Cet homme, immuable aux fatigues, aux périls, avait eu toujours le sommeil profond; il était gras (Spinola maigre). Tout à coup il changea. Il n'avait vécu que d'honneur, de popularité. Il maigrit et mourut (avril 1635). La Hollande en fut-elle relevée? Point du tout. Elle avait eu deux têtes, et les avait coupées. Elle resta un moment très-faible.

L'Angleterre n'était guère moins malade. Lisez les sonnets de Shakspeare, si beaux et si bizarres. Vous y entrevoyez la décomposition d'un monde. Et il y en a aussi quelque chose dans ses comédies. Ses hommes femmes et ses femmes hommes, ce dévergondage d'esprit montre un pays bien fatigué. Tristes équivoques d'imaginations maladives (historiques pourtant, voyez le beau Cinq-Mars et le beau Buckingham, etc.), elles disent la fin d'une société qui ne veut plus de la nature. Où est dans tout cela la tradition pure de la Merry England, cette joyeuse Angleterre de Drake, qui se moqua de l'Armada? Une autre naît, je le sais, sombre et forte, qui donnera Cromwell et les États-Unis. Mais elle naît lentement, sous le poids écrasant de l'Église établie. Richelieu s'aidera peu là-bas des Puritains, contre lesquels il lui faudra combattre en France.

L'Angleterre enrichie était devenue prodigieusement économe pour l'État. Elle s'en excusait en disant que ni Jacques ni Buckingham ne lui inspiraient confiance. Buckingham, il est vrai, sorti d'une famille de fous enfermés, mérita plusieurs fois de l'être. Dans son étonnant voyage en Espagne où il mène le jeune Charles Ier aux pieds de l'infante, lui il prend pour infante la femme du premier ministre, Olivarès. Celui-ci avait dit: «L'Espagne ne refusera rien à l'Angleterre.» L'Anglais le prit au mot, et crut que sa femme en était. Mais l'altière dona, indignée de cette sottise insolente qui croyait vaincre en un quart d'heure, mît une fille à elle au rendez-vous. Cette fille-là sauva l'Europe d'un extrême danger. Buckingham, conspué, n'eut qu'à s'enfuir. L'Angleterre, qui allait s'unir à l'Espagne se tourna dès lors vers la France.