Cet âge d'or sur le papier charma tellement le public, que trois corps à la fois, l'Assemblée du clergé, la Sorbonne et le Parlement, poursuivirent vivement les pamphlets papistes, espagnols, qu'on lançait contre Richelieu. Et le Parlement avec tant de violence, que Richelieu n'eut qu'à le contenir.

Il n'avait pris tant d'ascendant sur le clergé qu'en le leurrant d'une chose qu'il ne voulait pas faire, d'une guerre contre la Rochelle. Qu'aurait fait cette guerre? Elle aurait forcé l'Angleterre à se déclarer contre lui; elle eût disloqué sa ligue du Nord (Hollande, Suède, Danemark, Allemagne). Les amis de l'Espagne, Bérulle, la reine mère, ne désiraient pas autre chose. Ils le poussaient à la victoire fatale qui brisait tous ses plans, le brouillait avec les Anglais, Richelieu tremblait de vaincre. Et lui-même, en novembre, il offrit la paix aux huguenots, ce qui mécontenta le clergé et lui fit retirer en partie l'adhésion étourdie qu'il lui avait donnée contre le pape.

Il désirait avoir la main forcée par les Anglais, pouvoir dire qu'il n'avait pu leur refuser de traiter avec les huguenots. Il fit venir en décembre des ambassadeurs d'Angleterre, qui prirent l'affaire en main et avancèrent la chose. Mais d'autant plus Bérulle, la parti espagnol, voulait brusquer la paix avec l'Espagne. Ils remuaient le roi par le scrupule de pousser cette guerre d'Espagne que le pape maintenant faisait sienne et voulait reprendre en son nom. Ils crurent le roi pour eux sur quelques mots d'aigreur qui lui échappèrent contre Richelieu, et ils en prirent l'audace de faire la paix sans pouvoir. La reine mère dit à la femme de notre ambassadeur, Fargis de Rochepot (ennemi de Richelieu), qu'il pouvait signer le traité in ogni modo. Le traité que signa Fargis, c'est justement cet amas d'équivoques que Bérulle avait minuté trois mois avant, et que Richelieu avait déchiré, «Les Grisons restaient souverains, à moins que les Valtelins ne se disent lésés dans leur religion.» Et ils l'auraient dit à coup sûr.

Ce beau traité, conclu (disons plutôt comploté, conspiré) entre Olivarès et Fargis, vient en janvier au Louvre. On s'est passé du roi, on s'est passé de Richelieu. Celui-ci tombe à la renverse. Il se trouvait que nos amis et alliés, les Anglais, alors à Paris, sans lesquels on traitait ainsi avec l'Espagne, allaient passer pour traîtres à Londres. Quelle force donnée au procès que déjà les Communes commençaient contre Buckingham? Charles Ier était forcé de devenir le mortel ennemi de la France. Le but de Rome était atteint.

Qu'allait dire tout le Nord? Qu'allait dire l'Italie? Venise ne s'était compromise que pour avoir quelque sûreté contre l'Autriche, et la Savoie ruinée, que pour s'indemniser sur Gênes. Et tous étaient sacrifiés. La France traitait pour elle seule.

Le panégyriste de Bérulle, l'abbé Tabaraud (d'après d'autres plus anciens, et non plus sages), assure que c'était Richelieu même qui avait poussé Fargis, sauf à le démentir, que lui-même voulait ce traité qui lui troublait tous ses plans. Heureusement ses lettres sont là, et son très-sérieux éditeur, M. Avenel, d'après les pièces, a remis l'affaire en lumière (t. II, p. 90).

On lava la tête à Fargis. On raccommoda le traité, mais comment? On en laissa tout le venin, les Grisons ne gardant de leur souveraineté qu'un petit souvenir, un cens de vingt-cinq mille livres par an que leur payerait la Valteline. Celle-ci, petite république catholique, eût laissé, à coup sûr, passer et repasser les Espagnols tant qu'ils auraient voulu.

Deux choses décidèrent Richelieu à accepter cette œuvre de ses ennemis.

D'abord, il avait su faire consacrer le droit des Grisons par les Suisses, qui se firent fort de les mettre en possession de la Valteline.

Deuxièmement, le pape armait contre la France. Son drapeau, avec l'Espagnol, reparaissait aux Alpes. Et, quelque ridicule que cela fût, Richelieu en était embarrassé. Qu'eût dit le confesseur du roi? et comment la conscience de Louis XIII se fût-elle arrangée de cette guerre obstinée contre le pape?