L'assassinat en question, qu'on a traité comme un hasard, un coup de tête de cette folle jeunesse, fut, je crois, autre chose. Il est impossible d'y méconnaître la continuation des entreprises de ce genre que l'Espagne faisait, ou faisait faire, depuis environ soixante ans. Assassinats à point, et toujours quand il fallait simplifier une situation difficile par la mort de l'homme influent. Ainsi Colligny, ainsi Guillaume, ainsi Henri III, ainsi Henri IV. Procédé monotone. Mais, quoique peu varié, il avait toujours son effet.
Le plan, fort simple, était que Gaston, avec son Chalais et toute sa maison irait dîner chez Richelieu au château de Fleury, et que là, à sa table, profitant de sa confiance et de son hospitalité, les gens d'épée, commodément tueraient l'homme sans armes. Les dames (Anne d'Autriche et madame de Chevreuse) goûtaient ce plan chevaleresque, et tout se fût réalisé si Chalais n'eût confié son secret à un ami de cour, qui lui dit: «Si tu ne dénonces, je le ferai moi-même.» Chalais a peur, dit tout au cardinal, au roi. Cependant, dans la nuit, dès trois heures, arrivent à Fleury les officiers du prince «pour lui apprêter son dîner.» Richelieu leur cède la place, et le matin vient chez Gaston lui reprocher avec douceur de ne pas l'avoir prévenu de l'honneur qu'il voulait lui faire.
Cependant il supplie le roi de le laisser se retirer. Le roi dit: «Je vous défendrai et vous avertirai de ce qu'on dira contre vous.»
L'affaire était immense, épouvantable, le pendant de l'affaire Biron. Les deux fils d'Henri IV, le gouverneur de Bretagne, Vendôme, et le grand prieur, en étaient, et le duc de Longueville. Même le comte de Soissons, à qui l'on se fiait, à qui Richelieu laissa Paris pendant qu'il menait le roi en Bretagne; Soissons eût enlevé la grande héritière qu'on voulait donner à Monsieur. Découvert, il s'enfuit et quitta le royaume.
Richelieu attira et arrêta les deux Vendôme. Il fit signer à Monsieur une sorte de confession où il abandonnait ses amis, et le maria de sa main. Il l'étouffa dans l'or. Avec ce riche mariage et l'apanage d'Orléans qu'on lui donna, il eut de rente un million d'alors (cinq ou six d'aujourd'hui, un capital de cent millions).
Monsieur se laissa marier, le 5 août; mais cela ne sauva pas Chalais, qu'on décapita le 19, comme ayant conspiré la mort du roi, ce qui était faux. Mais son vrai crime, le complot contre l'État, et contre la vie de Richelieu, aurait paru bien peu de chose. Une seule tête paya pour toutes. On pria, on supplia; mais le roi resta ferme.
L'Espagne dut renoncer à faire de la reine un centre d'intrigues. On la mit presque en charte privée. Humiliée, pardonnée, séparée de la Chevreuse, qu'on exila, elle ne reçut que des femmes. Le roi défendit de laisser entrer les hommes, que quand il y serait.
Mesures très-vigoureuses. Cette affaire de Chalais commençait la grande œuvre de Richelieu, le nettoiement de la cour et le balayage des princes. Il avait frappé sur eux en même temps de trois côtés: sur les bâtards royaux (Vendôme), sur les Condé (Soissons en fuite), sur les Guise (exil de la Chevreuse). L'héritier même enfin dû trône, Monsieur, humilié, marié, enrichi et déshonoré. Chacun sentait que celui qui frappait de tel coups donnait sa tête pour enjeu. La vie de Richelieu tenait à ce fil sec, qui pouvait tous les jours casser, un roi fiévreux et valétudinaire.
Il n'était pas sorti d'affaire, qu'en ce même mois d'août 1626, deux coups viennent le frapper.
1o La grande défaite du Danois, notre allié, chef des protestants d'Allemagne (27 août), que Richelieu aidait d'argent, et qui se fait battre à Lutter. Loin de protéger les autres maintenant, il va être lui-même envahi par l'Autriche.