En cette détresse, il imagina de se servir de son ennemi Bérulle. Il le fit agir pour obtenir à Rome un secours d'argent à prendre sur le clergé. Lenteur, mauvaise volonté. Richelieu prie le clergé même, lui extorque quelques millions.
Que serait-il devenu, sans la lenteur de Buckingham? Mais celui-ci attendit, pour assiéger le fort, qu'il fût bien approvisionné. Il garda mal la mer. Nos Basques de Bayonne, habitués à faire l'improbable, réussirent à passer; le fort, qui n'avait des vivres que pour cinq jours, fut ravitaillé pour deux mois.
Heureusement, car le roi qui venait, tomba malade, son frère le remplaça, avec le ferme désir de ne rien faire. L'armée qu'il commandait, pillant, ravageant et coupant les arbres, faisait ce qu'il fallait pour que la ville se donnât aux Anglais. Outre le fort Louis, on en commença d'autres évidemment pour l'assiéger.
Grande dispute dans la ville. Les juges sont pour le roi quand même, s'en vont, passent au camp royal. Les ministres et le corps de ville prennent la résolution hardie de se défendre, mais seuls, et sans recevoir Buckingham.
Loin de là, dans leur manifeste ils rappellent, comme leur plus beau titre, d'avoir jadis chassé l'Anglais. Ils offrent, si le roi veut mettre le fort Louis entre les mains de la Trémouille ou de la Force, de s'unir à lui pour chasser de Ré leur défenseur suspect.
Pour réponse on mit des canons en batterie devant leurs portes. Il fallait ouvrir ou combattre (10 septembre). Ils combattirent, mais ce ne fut que cinq semaines encore après (15 octobre) qu'ils se décidèrent à traiter avec Buckingham.
Sans cette extrême répugnance de la Rochelle pour l'Anglais, l'ardeur, l'activité de Richelieu n'aurait servi de rien. Thoiras était malade, découragé; la noblesse du fort perdait patience; on parlait de se rendre. Comment leur envoyer secours? Il fallait un miracle. Les Bayonnais et Olonnais le firent par un coup tel que ceux qu'ont faits leurs flibustiers. Le mot fut: «Passer ou mourir.» On y serait mort, si on avait suivi le plan ordonné. Buckingham était averti, et ses chaloupes en mer pour couler ces coques de noix. À mi-chemin, celui qui menait l'avant-garde, le jeune la Richardière, dit le capitaine Maupas, dit aux autres: «Ils n'imaginent pas qu'on traverse leur flotte. Et c'est par là qu'il faut passer. Nous sommes très-petits et très-bas; nous passerons sous les boulets.» Cela se fit ainsi. De trente-cinq barques, vingt-neuf passèrent, le reste fut coulé. Le fort reçut des vivres en abondance. Buckingham, avec qui Thoiras parlementait, et qui croyait déjà le tenir, vit, le matin du 9 octobre, les soldats qui, du haut des murs, lui montraient au bout de leurs piques «des jambons, chapons et coqs d'Inde.» Dès lors, sa perspective était de rester là l'hiver, de périr dans l'eau sous les pluies.
Les Rochelois, qui jusque-là avaient peur de lui autant que de l'armée royale, le crurent dès lors moins redoutable, et ne refusèrent plus de traiter. Ils le trouvèrent moins haut, et il signa ce qu'ils voulurent (15 octobre). Celui qui fit l'arrangement, Guiton, un de leurs grands marins, y réserva, non-seulement les libertés de la ville, mais les droits de la province même, stipulant que, si l'Anglais prenait l'île de Ré, il ne la démembrerait pas du pays pour la faire anglaise, qu'il ne profiterait pas des forts bâtis depuis huit ans sur la côte, mais les démolirait. Admirable traité, d'un patriotisme obstiné, mais qui dut refroidir entièrement les Anglais, leur faire peu désirer de vaincre, puisque d'avance on exigeait qu'ils ne profitassent point de la victoire.
Le roi, enfin guéri, était arrivé le 12 octobre. Toutes les forces militaires dont le royaume pouvait disposer étaient devant la Rochelle, trente mille hommes d'élite et un matériel immense. Tous nos ports, du Havre à Bayonne, avaient fourni des hommes et des embarcations. Richelieu, en trois mois, par un mortel effort de volonté, d'activité, avait précipité la France entière sur cet unique point. Le succès n'était guère douteux. La Rochelle avait vingt-huit mille âmes, donc quatorze mille mâles, donc au plus sept mille hommes armés. Des dix mille de Buckingham, il n'en restait que quatre mille. Ni l'Angleterre ni la Hollande ne bougeaient. L'Espagne seule eut quelque envie d'employer ses vaisseaux, promis à Richelieu, pour lui détruire ses barques et sauver la Rochelle. C'était l'avis de Spinola; il conseillait nettement de trahir. Madrid n'y répugnait pas; mais trahir pour les hérétiques, combattre dans les rangs protestants, c'eût été pour l'Espagne une solennelle abdication du rôle qu'elle jouait depuis cent ans, l'aveu le plus cynique de sa perfide hypocrisie.
Si Buckingham eût bien gardé la mer, la France manquant de vaisseaux, il était maître encore de la situation. Mais on fit l'imprudence heureuse de mettre six mille hommes d'élite dans des barques. Ils passèrent, et il fut perdu.