Perdu en France, perdu en Angleterre. Le 6 novembre, avant de s'embarquer, il joua sa dernière carte, donna au fort un assaut désespéré. Il y perdit beaucoup de monde. Il en perdit encore plus à l'embarquement. Il n'avait rien prévu. Il lui fallut faire défiler ce qui lui restait de troupes sur une étroite chaussée; on le coupa, à moitié passé, et on lui tua deux mille hommes (7 novembre 1627).

Il n'en avait plus que deux mille, mais sa flotte était toute entière, et il était encore maître de la mer. Les Rochelois le supplièrent de rester là. Plus il y avait d'hommes dans l'île, plus vite ils seraient affamés. Le roi aurait vu du rivage ses meilleures troupes forcées de se livrer, de se rendre à discrétion. Mais Buckingham avait perdu la tête. Il avait l'oreille pleine du grondement terrible de l'Angleterre; il avait hâte d'être à Londres pour répondre aux accusations.

Il part, ayant mangé les vivres de la Rochelle, ayant rendu aux assiégeants le service de l'affamer. Cette misérable ville, abandonnée de celui qui l'a compromise, la voilà en présence d'une monarchie. Six mille hommes sans secours et à peu près sans vivres, vont se défendre un an encore contre une grande armée qui a tout le royaume pour arrière-garde, qui y puise indéfiniment, répare à volonté ses pertes.

La France est admirable dans ces occasions où il s'agit de couper un membre, de pratiquer sur soi quelque cruelle opération. Dès qu'il lui faut se mutiler, se tronquer, se décapiter, elle est forte, elle est riche. Elle n'avait pas eu d'argent pour payer exactement le Danois en 1626, lorsqu'il combattait pour elle, pour les libertés de l'Europe. Elle eut énormément d'argent en 1627 pour détruire son premier port, la terreur de l'Espagne, l'envie de la Hollande. On jeta les millions dans des constructions immenses qui devaient servir un moment. Tels de ces forts, bâtis uniquement pour prendre la ville, étaient aussi importants que la ville même. Ils étaient reliés entre eux par une prodigieuse circonvallation de trois ou quatre lieues qui enveloppait le pays. On avait fait une Rochelle monstrueuse pour étouffer la petite! pour une occasion d'une année, des murs babyloniens et des monuments de Ninive!

Tout cela n'était rien si on ne fermait la mer. On l'avait essayé en vain en 1622. Un Italien célèbre n'y pouvait réussir. L'architecte français Métézeau, et Tiriot, maçon de Paris, en indiquèrent les vrais moyens, et avec tant de simplicité, qu'on crut qu'on le ferait sans eux. On les paya, et on les renvoya. M. de Marillac, un courtisan suspect, grand ami de Bérulle, se chargea de construire la digue. Désirait-il réussir? Bérulle, qui avait tant demandé le siége pour bouleverser les plans de Richelieu, en craignait maintenant le succès dont Richelieu eût eu l'honneur. On voulait à tout prix sa chute, un politique nous dit pourquoi? Parce qu'on savait qu'une fois la ville prise, les huguenots n'étant plus dangereux, Richelieu s'abstiendrait de les persécuter. Or, les saints de l'époque, copistes de l'Espagne, voulaient absolument qu'on en fît comme des Moresques, qu'on les chassât ou les exterminât (Fontaine-Mareuil).

Marillac, substituant son génie à celui des inventeurs, ne fit pas la digue en talus, comme ils l'avaient prescrit; il la fit droite. Si bien que le travail fut emporté au bout de trois mois. Mais la puissante volonté de Richelieu vainquit tous les mauvais vouloirs à force d'argent. L'armée entière voulait travailler à la digue; on payait aux soldats chaque hottée de pierres qu'ils apportaient. La solde en outre fut énormément augmentée. De bons et chauds habillements distribués, des vivres abondants. L'argent ne passait plus par les mains infidèles des capitaines, mais par des agents sûrs, tout droit de la caisse au soldat.

Il y avait cent à parier contre un qu'on ne pourrait achever.

Richelieu, qui, le 6 octobre encore, comptait sur la flotte espagnole, apprit en novembre par des papiers de Buckingham, et par ceux d'un agent anglais qu'on saisit en Lorraine, que l'Espagne était contre lui, que depuis un an elle organisait une coalition pour envahir la France. Découverte et bien mise à jour, l'Espagne persévéra dans une hypocrisie ridicule, nous envoyant à la Rochelle sa flotte (qu'on remercia), tandis qu'elle nous assiégeait dans Casal, où nous soutenions un Français, Nevers, héritier de Mantoue (27 décembre 1627).

L'Italie appelait la France, clouée à la Rochelle. L'Allemagne et le Nord l'appelaient. Notre envoyé en Suède, M. de Charnacé, nous fut renvoyé par Gustave-Adolphe pour dire à Richelieu que, si la France ne venait au secours par hommes ou par argent, c'était fait de l'Europe, et que la France périrait la première. Effectivement, on préparait chez l'Empereur le terrible Édit de restitution qui allait déposséder l'Allemagne protestante, transférer la propriété aux catholiques, offrir des primes monstrueuses aux bandes des assassins à vendre, donner des ailes à la guerre, à la mort. Que pouvait Richelieu? rien du tout. S'il lâchait le siége, il perdait son crédit et périssait. Il devait rester là, et tous les millions de la France, si nécessaires ailleurs, il devait les jeter en plâtras dans la boue de ce port. Ces marins Rochelois qui eussent si utilement aidé contre les Espagnols, il devait les faire mourir de faim. Les flottes anglaises, ses alliées naturelles, et celles de Gustave et des protestants d'Allemagne, Richelieu devait les combattre et les détruire, s'il se pouvait!

En février, le roi brusquement lui échappe. Il s'ennuie, retourne à Paris. Coup monté très-probablement. On supposait que Richelieu suivrait, ou que, si le roi partait seul, il s'émanciperait de son ministre. Bérulle et la reine y comptaient bien; les Guises y travaillaient, fort mécontents de ce que Richelieu, surintendant de la navigation, avait subordonné leur amirauté de Provence. Au bout de quinze jours passés à Paris (Fontaine-Mareuil), le roi avait oublié et la Rochelle, et Richelieu. Celui-ci ne le ramena qu'en donnant une place à un petit ami du roi qui lui sonnait du cor, le chevalier de Saint-Simon.