Ce grand homme, si mal appuyé, était resté là indomptable sur cette triste côte, pouvant chaque matin apprendre son naufrage, soit qu'une tempête emportât sa digue et délivrât la ville, soit qu'un vent capricieux soufflât de la cour sur le faible esprit de ce roi qui le soutenait seul contre la haine universelle.

Nul en réalité n'aidait bien Richelieu que la Rochelle elle même, l'intraitable vigueur qu'elle opposait aux Anglais. Qui empêcha ceux-ci de la ravitailler? (F.-Mareuil.) Le refus que les Rochelois, qui demandaient secours, leur firent pourtant d'ouvrir la ville. «Qu'offrez-vous! disait Buckingham. Quels dédommagements pour nos dépenses?»—«Nous n'offrons que nos cœurs,» dirent obstinément ces héros.

Cette résistance immortelle est garantie par un catholique, par un Oratorien, Arcère, qui avait tous les manuscrits, depuis détruits ou dispersés.

Qui ne pleurerait en voyant la France anéantir ce qu'elle eut de meilleur? L'imperceptible république se maintenait contre deux rois. Ses marins traversaient la digue; ses cavaliers défiaient l'armée royale. Vingt-huit bourgeois de la Rochelle attaquent un jour cinquante gentilshommes. En tête des vingt-huit était le tisserand La Forêt, qui se fit tuer et à qui on fit des funérailles triomphales. Un autre sortit seul des portes pour demander un combat singulier. Accepté par la Meilleraie, cousin de Richelieu, qui eut son cheval tué et fut blessé. Mais on courut à son secours.

À Pâques (1628), les marins l'emportèrent sur les bourgeois proprement dits; le parti violent gouverna, et la mairie devint une dictature. Le capitaine Guiton fut élu, malgré lui. «Vous ne savez ce que vous faites en me nommant, dit-il; songez bien qu'avec moi il n'y a pas à parler de se rendre. Qui en dit un mot, je le tue.» Il posa son poignard sur la table de l'Hôtel de Ville, et le laissa en permanence.

«Guiton était petit, mais je fus ravi de voir un homme si grand de courage. Il était meublé magnifiquement, et son hôtel plein de drapeaux qu'il aimait à montrer, disant quand il les avait pris, sur quels rois, dans quelles mers.» (Mém. de Pontis.)

Il fallait un Guiton pour soutenir la ville contre l'horrible coup qu'elle reçut, en voyant les Anglais, tant attendus, paraître et disparaître, sans rien tenter pour elle. Le 11 mai, on les vit en mer; le 18, ils étaient partis. Denbigh, beau-frère de Buckingham, pressé par les réfugiés qui étaient avec lui de forcer le passage (la digue étant encore inachevée), dit qu'il leur en laissait l'honneur; qu'il avait ordre seulement de croiser, de faciliter l'entrée des secours, mais de bien ménager sa flotte.

Dans un tel désespoir, le fanatisme de la patrie mourante poussa un homme à se dévouer pour tuer Richelieu. Il voulait seulement qu'on lui dît «que ce n'était pas un péché.» Guiton, qu'il consulta, répondit froidement: «On ne conseille pas dans ces sortes d'affaires.» Les ministres, auxquels il alla aussi, lui défendirent cet acte, disant: «Si Dieu nous sauve, ce ne sera pas par un forfait.» (Arcère, II, 295.)

La famine pressait. On avait mangé tout, jusqu'aux cuirs qu'on faisait bouillir. Un chat se vendit quarante-cinq livres. Il fallut faire une chose barbare qu'on avait toujours différée: chasser les pauvres, les vieux, les infirmes, les femmes veuves et sans secours, les envoyer aux assiégeants, c'est-à-dire à la mort. Quiconque voulait passer les lignes était pendu. Cette misérable foule, s'y présentait, fut reçue à coups de fusil. Elle revint suppliante à la Rochelle et y trouva visage de pierre, les portes closes et mornes, inexorables. Il leur fallut mourir de faim dans l'entre-deux; dont les soldats du cardinal profitaient honteusement; les femmes agonisantes se livraient pour un peu de pain.

Étrange armée française! employée ainsi, sans combattre, à cette fonction de bourreaux, d'étouffer lentement une ville. Du reste, régulière, bien ordonnée, silencieuse. Richelieu dit avec orgueil: «C'était comme un couvent.» Le soldat gagnait gros et engraissait. Sauf le jour qu'il était maçon, portait la hotte, il n'avait rien à faire qu'à entendre la messe des Minimes et des Capucins, se confesser, communier.