Nullement. La cour du Louvre, principale ennemie d'Henri IV, déjà toute espagnole de son vivant, fut de plus en plus cliente de l'Espagne après sa mort. Richelieu, qui heureusement nous arrêta sur cette pente, trouvant la situation gâtée et la France rivée, dans cette fatalité d'intolérance qui la menait à la catastrophe de la fin du siècle, ne lutta contre l'Espagne qu'en l'imitant, en écrasant les dissidents, au lieu de les employer contre elle.

Enfin, pour résumer, Henri IV et Richelieu allaient tous deux à l'unité nationale (suprême condition de salut), mais par des moyens différents, le premier par l'emploi, le second par la destruction des forces vives.

Je sais la différence qu'on établit, il les écrasa politiquement, les ménagea religieusement. Belle distinction, bonne pour les esprits qui ignorent que la vie est une, et qui en séparent idéalement les manifestations. De quelque façon que ce fut, les protestants périrent moralement; l'émigration commença, et ceux qui n'émigraient pas furent tranquilles, il est vrai, ne contrarièrent point Richelieu, Mazarin, personne. Pourquoi? ils étaient morts.

Est-ce à dire qu'il fallait laisser en France une république protestante? Non, on pouvait l'éteindre, mais par d'autres moyens. Si Richelieu eût été libre, quoiqu'il haït les protestants, il les eût ménagés, calmés et rassurés. Il les aurait tournés vers la mer, la guerre maritime, la guerre d'Espagne-Autriche. Enrégimentés sur le Rhin, dispersés sur les mers à la poursuite des galions, revenant chargés de dépouilles, ou fondant une France l'épée à la main dans l'Amérique espagnole, ils ne se seraient guère souvenus de leurs assemblées inutiles, ni des mesures qu'ils appelaient places de sûreté.

Richelieu ne put rien faire de tout cela. Après un moment d'audace contre le pape, ses ennemis le ramenèrent par sa chaîne, l'obligèrent de ruiner la Rochelle, les marins qu'il eût employés contre eux, les finances qu'il commençait à rétablir. Ils le tinrent là près de deux ans, pendant qu'ils faisaient tout ce qu'ils voulaient en Allemagne.

Il se garde bien d'avouer que ces fautes lui furent imposées. Il les dit siennes, et veut avoir toujours régné, fait tout et mené tout. Les historiens docilement l'ont pris au mot, et accepté la glorification testamentaire qu'il fait de sa politique. Il convient à ces grands acteurs de faire ainsi leur portrait héroïque, de se couronner de lauriers, de ramener, s'ils peuvent, toutes leurs courbes à une droite idéale. Mais c'est à l'histoire de retrouver leur marche sinueuse, leurs tours et leurs détours sous la pression des événements, sans tenir grand compte des systèmes arrangés après coup par lesquels ils voudraient dominer encore l'opinion et duper la postérité.

NOTE II.—MES CONTRADICTIONS

En voici encore une que je livre à la critique. J'ai dit du bien et du mal d'Henri IV dans le volume précédent et dans celui-ci. Je maintiens l'un et l'autre; le mal, le bien, sont vrais et mérités. Ce caractère est tel, mêlé, varié, inconsistant et double, double de nature et de volonté. Il a cela même de curieux que c'est quand il se fixe au bien qu'il se masque le plus, et sa meilleure époque est toute enveloppée de mensonge.

Beaucoup de gens y étaient pris, ses amis surtout (bien moins ses ennemis, qui ne furent pas dupes et le tuèrent). En 1600, lorsqu'il veut agir sérieusement en faveur des huguenots, il les mystifie et les humilie dans la dispute de Mornay et Du Perron, flatte le clergé catholique. De même, lorsqu'il vient de leur accorder le temple de Charenton (1606) et d'arrêter avec Sully sa guerre pour secourir les protestants d'Allemagne, il caresse les Jésuites plus que jamais, et fait au ministre Charnier une réception sèche et dure, qui dut charmer Cotton et tous les catholiques. La brochure de M. Read (sur Chamier) peint au vif Henri IV. Elle fait comprendre comment les protestants durent méconnaître, tant qu'il vécut, un ami qui craignait tant de paraître tel. Dans le fond, il était pour eux (surtout dans les dernières années). C'est le témoignage que lui rend un grand historien, non suspect: «Les Réformés avoient vu mourir avec lui deux choses: l'une l'affection qu'il étoit certain qu'il avoit pour eux; l'autre étoit la bonne foy dont il se piquoit plus que nul autre prince, et qui le rendoit si exact observateur de sa parole, qu'on trouvoit plus de faveur dans l'effet qu'il n'en avoit fait espérer par la promesse.» (Élie Benoît. Histoire de l'Édit de Nantes. II, p. 4.)

La critique peut continuer d'imputer à mon injustice, à ma légèreté, les inconsistances et les variations de la nature humaine.