Je le remercie surtout pour ce qu'il dit de Sully. Il a senti à merveille que les Économies royales ne sont pas seulement un des bons livres du temps, mais l'ouvrage capital et, d'un seul mot, le, livre. C'est un vrai fleuve de vie historique, qui donne tout, et le matériel, et le moral, la politique et les finances, les caractères et les passions, les choses et les hommes, enfin l'âme. Persistance admirable du XVIe siècle, qui, si tard, dans une époque ingrate, dure, vit, palpite encore, en ce livre naïf et fort, jeune de verve et vieux de sagesse, admirable de plénitude.
Par d'Aubigné et par Sully, je sors du grand XVIe siècle, que j'étudiai et enseignai tant d'années. Le profond changement qui se fait au passage est marqué bien naïvement par d'Aubigné. Rude cascade! Sous Henri IV, il rêve les martyrs et Coligny, médit du roi hâbleur. Mais Henri IV frappé, il l'est lui-même, il tombe de la chute à la chute!... Cela ne s'arrêtera pas. Les temps mêmes de Richelieu, tant glorieux qu'on les veuille faire politiquement, seront encore une chute morale.
C'est le 12 décembre dernier (1856) que j'écrivais ceci, par un temps doux et maladif, en présence des notes nombreuses que mon père m'avait copiées de d'Aubigné, avant sa mort (1840). Ces notes, d'une écriture forte et pesante de vieillard, consciencieusement exacte, monumentale et pourtant très-vivante, plus digne des pensées qu'aucune impression ne sera jamais, m'ont fait entrer bien loin dans le cœur le XVIe siècle. À grand'peine, je leur dis adieu.
Chaque lettre de cette écriture, accentuée de l'amour et de la religion de mon livre futur (qu'il ne devait pas lire), me frappait d'un double regret de laisser cette histoire, et de laisser ces manuscrits.
Je ne vois plus là-bas, à cette table près de la fenêtre, ce vénérable auxiliaire si ardemment zélé pour l'œuvre qui m'échappe aujourd'hui. Nous passâmes ensemble trente années de travail entre l'étude solitaire et les pensées de la patrie, parmi les bruits publics de la tribune et de la presse, toutes ces voix de la France qui parlaient et se répondaient. Ce temps n'est plus, et après l'avoir quitté, quitté cette personne qui était moi, je dois quitter ce qui en reste, ces papiers, les mettre sous la clef,—avec un fragment de mon cœur.
NOTE IV.—SUR LE MARIAGE ET LA MORT D'HENRI IV
Tous louent Sully et peu le suivent. Moi, j'ai osé le suivre dans ses assertions les plus graves, dans celles où il s'est montré un courageux historien, un homme et un Français. En présence des montagnes de mensonges que bâtissaient tant d'autres à la gloire de Marie de Médicis, Sully a peint fidèlement le déplorable intérieur du roi, l'insolence de Concini, les offres fréquentes d'Henri IV de renoncer à ses maîtresses si on renvoyait cet homme, l'attente où il était de sa mort et sa conviction que la mort lui viendrait de là.
«Est-ce clair?» On peut dire ce mot à chaque ligne.
Ou le mot de Harlay, levant les mains au ciel: «Des preuves? des preuves?... Il n'y a que trop de preuves.»
Sur la lutte du mariage français et du mariage étranger (V. p. 49), j'ai suivi uniquement Sully, les lettres du roi et celles du cardinal d'Ossat. Sur les cavaliers servants (p. 54, 56), je suis Sully encore, avec le mss. du fonds Béthune qu'a copié M. Capefigue. Tout cela extrêmement cohérent, de cette vraisemblance frappante et saisissante qui fait qu'on crie: «C'est vrai!»